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Savoirs et transmission : sortir du XIXe siècle

Au coeur de la recherche

Lionel Larqué

06 / 2011

Nos modèles éducatifs (du primaire au supérieur) sont tous nés au XIXe siècle et demeurent, encore aujourd’hui, fondés sur des visions du monde dépassées et qui ne correspondent plus du tout aux savoirs produits et diffusés aujourd’hui. Il est grand temps de reconnecter ces deux mondes, celui des savoirs produits dans la société (pas uniquement académiques) et celui de nos modèles éducatifs.

La quasi-totalité des systèmes d’enseignement et d’éducation scientifique formels à travers le monde est en crise (1). Contrairement à une idée répandue dans le mouvement altermondialiste, les politiques néolibérales, qui affaiblissent tragiquement les ambitions d’éducation universelle de par le monde, ne constituent pas la seule explication.

Des causes plus profondes

Nos systèmes éducatifs sont tous, sans exception, fondés sur des postulats épistémologiques datant du XIXe siècle, dans un contexte où se déploie une vision réductionniste du savoir et mécaniciste de la société, où efficacité et puissance proviennent de la division du travail. Cette conception, partagée par le patronat, les élites politiques et les mouvements ouvriers, a eu deux incidences. Tout d’abord, chacun en sait de plus en plus sur de moins en moins. Ensuite, l’humain est progressivement dépossédé du sens du travail. L’autre limite réside dans les méthodes de transmission, dans le contenu même de ce que l’on transmet et dans le qui transmet. Les cours (notamment de sciences) sont, dans l’immense majorité des pays, axés sur des concepts et notions déconnectés du monde des enfants et des jeunes. Baudouin Jurdant, professeur à l’université Paris VII, parle de scolarisation des savoirs, de savoirs uniquement utiles à l’école, dont les jeunes ne perçoivent plus le lien avec leur vie. C’est le savoir pour la note. La déscolarisation des savoirs scolaires est devenue un enjeu planétaire. Il faut absolument contextualiser, situer les connaissances, rompre avec l’idée que tous les savoirs valent partout de la même manière. Par exemple, contrairement à une idée répandue, on ne produit pas la même physique en Allemagne et en France. Les hypothèses ne sont pas formulées de la même manière d’une aire linguistique et culturelle à une autre. En cela, Jean-Marc Levy-Leblond dit vrai lorsqu’il questionne la conception universelle de la science (2). Les savoirs sont légitimés par le monde universitaire et le haut fonctionnariat qui définissent à eux seuls « les bons savoirs à transmettre». Sont ainsi totalement occultés tous les autres savoirs du corps social et d’autres formes de raisonnement. Le savoir des professions, des métiers, les savoir-faire, les savoirs techniques, les savoir-être sont niés. Le rationalisme se déploie au détriment d’autres formes de pensées: analogie, intuition… Les chasseurs, pêcheurs, randonneurs, jardiniers, ingénieurs, paysans, artisans et autres amateurs de logiciels libres, de lecture orale auraient leur place dans des politiques éducatives systémiques claires, lisibles et socialisées. Leur exclusion relève d’une aberration anthropologique.

Un cloisonnement des acteurs

Le pacte éducatif du pays repose en effet exclusivement sur l’école et la notion d’enseignement. A l’école, l’enfant perçoit dès son plus jeune âge la dimension profondément inégalitaire du monde. Si cela peut être vu dans l’esprit commun comme un apprentissage de la dureté de la vie sociale, il est tout à fait possible d’inverser la problématique en postulant qu’une école différente produirait un paysage mental chez les enfants plus en phase avec les besoins d’égalité, de solidarité et d’humanité et produirait donc un tout autre futur. Une école égalitaire serait une école où les enfants percevraient que les assistantes maternelles, le personnel de ménage, les cuisiniers, les animateurs des temps périscolaires et les parents d’élève concourent tous au projet éducatif à égalité. L’exclusion des acteurs autres que l’enseignant et le parent d’élève des discussions sur l’école est en soi choquante. La coopération entre tous les acteurs éducatifs aurait des vertus structurantes du point de vue de la construction psycho-sociale des enfants. Prenons l’exemple de l’éducation sportive, discipline marginalisée. Il est inouï qu’un éducateur de club de rugby, de judo ou de danse n’ait aucun lien avec les enseignants qui suivent les enfants dont il a la charge. Les enfants ont besoin de sentir une communauté adulte qui, si elle ne tient peut-être pas forcément le même discours d’un lieu à l’autre, car chaque espace socio-éducatif a ses spécificités, produit a minima du lien, de la communication entre ces espaces, des références communes, des valeurs partagées. Que l’enfant sache et perçoive qu’entre son entraîneur et son enseignant, le lien existe.

Le savoir, outil de sélection

Ces cloisonnements et exclusions successifs construisent par confluence un rapport aux savoirs complètement castrateur dans nos sociétés. L’incidence sur la psyché des enfants, des jeunes et de nous tous est d’une rare violence. Le savoir-compétition,le savoir-sélection ainsi que les sciences comme outil de sélection des élites ne sont pas des constructions du néolibéralisme. Elles lui sont bien antérieures. La distinction entre littéraire et scientifique est tellement inepte que le découragement ou la colère s’empare de nous devant la persistance de discours et de processus d’orientation –ou de désorientation, devrions-nous dire– réactionnaires. Fonder un pacte éducatif consiste à faire prendre conscience à l’ensemble des adultes de leurs contributions au processus éducatif de transmission. La marginalisation des acteurs éducatifs autres que ceux du formel n’est plus en phase avec les besoins et la réalité. Nos sociétés trouveront des solutions à condition de questionner leur rapport à la technique, de faire évoluer leur vision de la science vers une posture modeste et concrète, de susciter une ouverture de l’imaginaire où innovation ne sera pas synonyme de high tech, mais bien plutôt de capacité des humains à faire et penser autrement dans le respect de contraintes socio-écologiques désormais incontestables. Nous sommes confrontés à des enjeux écologiques, démocratiques et sociaux d’une telle ampleur qu’aucune corporation n’est plus à même de jouer, seule, sa partie surtout dans le domaine éducatif. C’est leur interconnexion forte et profonde avec le monde social, culturel qui placera nos systèmes éducatifs en phase avec le XXIe siècle plutôt que de le laisser se figer en plein XIXe.

 

 

(1) Par formel, il faut entendre éducation primaire, secondaire et supérieure.
(2) La science est-elle universelle ?, Jean- Marc Levy-Leblond, Le Monde Diplomatique, mai 2006.

Mots-clés

éducation, système de valeur et éducation, éducation et changement culturel, éducation et changement social, école


, France

dossier

Sciences et Démocratie : un mariage de raison ?

Source

Altermondes, Sciences et démocratie : un mariage de raison ?, numéro spécial Juin 2011, 50p.

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