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Mouvements sociaux des communautés noires en Colombie (1)

Manju MENON

10 / 2011

Je traversais un quartier noir appelé Bario Elfirme, un quartier pauvre composé de petites maisons en bois disposées en rangs et qui semblaient avoir été construites à la hâte. Les rues étaient pleines de gens : des enfants de tous âges courant partout, des hommes et des femmes âgés jouant aux dominos ou discutant entre eux. On entendait de la musique reggae à plein volume dans certaines maisons, provenant manifestement de plusieurs chaînes hi-fi étincelantes. Sous les yeux d’hommes armés en uniforme qui se tenaient au bout des rues, la communauté vivait une autre journée ordinaire. Je voulais prendre des photos mais cela m’a été déconseillé par des amis au courant de la situation actuelle autour de Buenaventura, la principale ville portuaire de Colombie et l’une des plus grandes villes du Chocó, département dans lequel la population noire représente plus de 80%.

Je me dirigeais vers les locaux du PCN situés au cœur de ce quartier. Le Proceso de Comunidades Negras (Processus des communautés noires), coalition de mouvements sociaux afro-colombiens, acquit de l’importance dans les années 80, au moment où la région assista à une mobilisation très active aux niveaux politique et social pour exiger le droit de constituer des territoires collectifs à travers le Chocó. A cette époque, les mouvements des communautés noires qui comptaient de nombreux militants et intellectuels, surent tirer profit de leur histoire collective, depuis leur arrivée au Chocó en tant qu’esclaves des colonisateurs espagnols il y a plus de 500 ans jusqu’à leur rapport à la nature et leur mode de subsistance, pour exiger une reconnaissance culturelle et ethnique. Ces mouvements désignèrent le Chocó comme l’unique terre de paix dans un pays où les violentes luttes pour le pouvoir politique n’ont cessé d’exister. Leur demande de territoire constituait un droit au sein de leur patrie.

Non loin du PCN se situe le bureau d’un réseau d’organisations financé par l’USAID. Le réseau s’engage sur les questions du développement, les processus participatifs en matière de gouvernance, la réhabilitation des familles victimes de la violence et de la criminalité dans les quartiers noirs, la violence familiale et l’éducation des enfants. Les deux groupes d’acteurs sociaux ne sont pas si indépendants l’un de l’autre. En réalité, plusieurs membres du PCN font partie de ce nouveau réseau. Ensemble, ils organisent et mettent en place des projets. Mais les perspectives et les programmes de travail des nouvelles organisations qui reposent sur le discours des droits de l’homme sont très éloignés de la lutte en matière d’identité et d’ethnicité des années 80 et 90. Elles mettent l’accent sur deux périodes différentes de la vie sociale et politique des Afro-colombiens.

Au mois de juin de cette année, j’ai eu l’opportunité de rencontrer à son bureau, Carlos Rosero, anthropologue de formation et l’un des leaders du PCN. Il m’a parlé du tournant qu’a entraîné l’adoption de la Loi 70 en 1993 pour les mouvements des communautés noires. Cette loi établit les mécanismes de protection de l’identité culturelle et des droits socio-économiques des Afro-colombiens en tant que groupe ethnique. L’article transitoire 55 de la nouvelle Constitution de 1991, communément appelée « Constitution for Angels », permet une plus grande reconnaissance des titres collectifs de propriété des Afro-colombiens au Chocó. Pour les nombreux groupes qui ont travaillé à rendre cette loi possible, cette étape a permis d’entamer un processus de développement alternatif axé sur leurs valeurs collectives que sont la nature et l’économie. Les plans d’actions nationaux visant à moderniser la région à travers le développement de l’infrastructure afin d’améliorer le commerce international leur étaient connus. Plusieurs intellectuels ont souligné la contradiction entre la loi en faveur des droits de propriété des communautés et la mise en place du plan Pacifique, un ensemble de propositions pour l’exploitation des ressources naturelles du Chocó, telles que le minerai et le bois, pour alimenter la croissance économique de la Colombie. Néanmoins, les plaidoyers persistants des militants et des intellectuels noirs ont permis l’octroi de nouveaux droits légaux, en établissant que les communautés noires sont les gardiennes de l’environnement et de la culture de leur terre natale qui leur a permis de se nourrir et de vivre.

Alors que l’État colombien accordait ces droits progressifs aux communautés afro-colombiennes, il menait par ailleurs une guerre, dans le département voisin de Putumayo, contre son propre peuple et une économie de la drogue qui prenait une grande ampleur. De vastes territoires aux mains des cartels de la drogue et de leurs troupes paramilitaires situées à la frontière entre l’Équateur et le Pérou étaient convertis en exploitations de coca. Dès les années 60, la cocaïne traitée qui bénéficiait déjà d’un marché tout prêt aux États-Unis caractérisa les relations entre les gouvernements colombien et nord-américain. La Colombie devait inévitablement prendre des mesures pour freiner la production de cocaïne au sein de son territoire, à la fois pour améliorer ses relations avec les États-Unis et pour gagner la faveur du reste du monde développé. A cette époque, le président colombien, Andres Pastrana, proposa de mettre en place un ensemble de projets pour tenter de résoudre le problème de la production de cocaïne en s’attaquant aux facteurs à l’origine de la pauvreté chez les cultivateurs de coca, notamment par la destruction manuelle des cultures de coca. Cependant, à l’issue des pourparlers concernant les grandes lignes de ce qui serait plus tard connu sous le nom de plan Colombie, le gouvernement Clinton mit en place une intransigeante stratégie militaire anti-narcotiques. De nombreux intellectuels pensent également que l’objectif principal du plan Colombie était d’immobiliser les groupes armés de gauche, en particulier les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), présentes en nombre important au sud du pays. Lorsque les premières subventions du plan Colombie furent versées, il devint évident aux yeux des Colombiens qu’il s’agissait essentiellement d’une aide militaire sous la forme d’équipements et de programmes d’entraînement destinés aux forces de sécurité, et non d’une aide au développement.

Aux États-Unis, le plan Colombie est évoqué comme faisant partie intégrante de la lutte contre la drogue au niveau mondial. Une partie du plan consistait en la mise en place par le gouvernement colombien d’un programme de destruction massive par le procédé de fumigation aérienne des zones de culture de la coca avec l’utilisation du RoundUp, marque de la substance chimique appelée Glyphosate, produite par Monsanto et autorisée pour une utilisation générale par l’U.S. EPA (Agence de protection de l’environnement des États-Unis) en 1974. A la fin de l’année 2000, plus de 60 000 arpents de terre au Putumayo avaient été aspergés avec ce produit. Ce programme est mis en cause comme étant à l’origine du déplacement du commerce de la coca vers les régions peuplées essentiellement d’Afro-colombiens, sur la côte Pacifique. Cette zone auparavant paisible fut submergée par l’arrivée de nouveaux groupes d’individus : de nombreux agriculteurs déplacés hors des zones traitées ainsi que les paramilitaires qui suivirent le mouvement des exploitations de coca. Les groupes révolutionnaires étant déjà présents dans cette région, les conditions furent réunies pour que le Chocó devienne le théâtre d’un conflit armé provoquant une guerre qui causa de très lourdes pertes.

Les effets d’une guerre

Au cours des trente dernières années, la côte pacifique de Colombie a été profondément marquée et transformée. Les travailleurs communautaires et les militants qui évoquaient cette violente décennie depuis 2000 ne montrèrent aucune trace d’agitation, trop abattus après cette expérience ou pensant préférable de maintenir ce calme apparent. Tous les groupes armés, quels que soient leurs antécédents, s’emparèrent des terres pour cultiver la coca et prirent le contrôle des rivières et des zones maritimes pour transporter leur marchandise. Ils entreprirent également une exploitation minière illégale pour blanchir les revenus provenant de ces activités. Aucun des groupes armés ne pouvaient résister à l’appât du gain. Ceci entraîna une augmentation considérable de la violence et conduisit de plus en plus de gens à l’illégalité.

Les agriculteurs locaux furent contraints de s’occuper des cultures illicites et se retrouvèrent souvent dans la ligne de mire entre les guérillas, les paramilitaires et l’armée colombienne. Certains rapports émanant des forces de sécurité fermaient les yeux sur les atrocités commises par les paramilitaires, du fait du rôle de ces derniers dans la lutte contre les groupes révolutionnaires ennemis de l’État. Le démantèlement du réseau de drogue avec les guérillas et les paramilitaires fut l’occasion pour le gouvernement des États-Unis d’accroître l’aide militaire pour affronter les acteurs armés. La violence montait en flèche alors que les efforts du gouvernement pour l’enrayer s’intensifiaient. Sur le terrain, cela se traduisait par la mort et la disparition de nombreux Afro-colombiens. Certains membres de leurs familles et amis refusaient de s’exprimer publiquement au sujet de ces évènements. C’est seulement à l’abri dans l’intimité de leur maison qu’ils décrivaient l’horreur. Un jeune homme, aujourd’hui engagé dans le développement communautaire, témoigne : « Bien que de plus en plus de gens disparaissent et soient tués, les rapports relatifs aux morts et aux disparitions font état d’une diminution. Les gens ont entendu dire qu’il ne servait à rien de chercher les corps. Pourtant le nombre augmente. Rien que l’année dernière, Buenaventura a recensé plus de 100 morts. Des bassins entiers de rivières ont été vidés de leur population. »

Les femmes et les enfants sont les plus vulnérables. La plupart des personnes avec qui j’ai pu parler mentionnaient les violences contre les femmes.  « Le nombre de ménages dirigés par des femmes a augmenté de façon continue. Ils sont les cibles d’une vengeance dans la guerre entre les groupes armés. Les enfants dont les parents ont été tués grandissent sans la protection de liens sociaux et familiaux. Les jeunes garçons rejoignent les groupes paramilitaires et les jeunes filles se prostituent. C’est l’histoire de ces dix dernières années. L’étendue du problème est aujourd’hui bien plus complexe. » Le défi que doivent relever les organisations et les militants de la communauté s’avère très difficile.

Les intellectuels ont montré que l’intensification du conflit dans cette zone a eu un effet pervers du fait de ses conséquences sur les mouvements des communautés noires au Chocó. De nombreux dirigeants de ces mouvements, ayant un rôle de mobilisation de la communauté, durent quitter la région dans laquelle ils travaillaient car ils y étaient menacés. Les processus de dialogue politique entre les militants noirs et l’État ont été interrompus, comme l’ont été, suite à cela, leurs exigences en matière de droits collectifs territoriaux et de mise en œuvre d’une voie de développement différente.

Leurs revendications territoriales ont été altérées par une déterritorialisation à grande échelle – conséquence du déplacement forcé et répété des communautés, du confinement, de l’immobilité et du travail forcé dans les exploitations de coca, d’une perte de contrôle sur les décisions qui affectent leurs relations avec leur environnement. Le sentiment d’appartenance à la communauté et les fondements de leurs revendications de droits collectifs territoriaux semblent menacés à la fois par l’ampleur de la violence exercée par les groupes armés sur les populations de la région comme par la communauté elle-même. Il existe de nombreux exemples de jeunes, faisant partie de ces groupes armés, qui finissent par « tuer leurs frères ». C’est un fait sans précédent. Les relations sur lesquelles reposaient les aspects économique, social et culturel de la communauté ont été bouleversées ou affaiblies. Les piliers du mouvement - le territoire, l’identité et la culture – ont été ébranlés par la violence.

Gouvernance

En 2002, au moment où la violence dans les rues était au plus haut, la Colombie élut Alvaro Uribe Velez au poste de président, qui promit de diriger le pays d’une main ferme. Au cours de ses deux mandats à la tête de l’État, il renforça le rôle des forces de sécurité afin que la paix soit la première exigence du développement économique futur. L’intention était de démobiliser les groupes armés et de les amener à négocier, quel qu’en soit le prix. Ceci ne fit qu’aggraver la violence. Cependant, ces combats ciblés furent de plus en plus déplacés vers la périphérie des villes et les forêts. Uribe déclarait aux chaînes de télévision ainsi qu’aux organisations de défense des droits de l’homme que la lutte armée et la présence des paramilitaires en Colombie appartenaient désormais au passé. Les massacres étaient moins nombreux qu’avant mais plus ciblés, les meurtres au cours d’affrontements étaient déclarés comme délinquance urbaine. Le président favorisa les investissements étrangers en Colombie, promut les projets de tourisme intérieur et encouragea les citoyens à se tourner vers l’avenir. Son slogan à l’égard du reste du monde était « La Colombie est passion. Le seul risque est que tu veuilles y rester. »

L’économie illégale provenant du commerce massif de la drogue était devenue tellement vaste qu’il était impossible de faire la différence entre les criminels, les hommes politiques et les capitalistes. La parapolitique devint le terme commun pour décrire les ententes entre les narco-trafiquants et les élites politiques, une connexion qui apparut seulement vers les années 1980, bien que le commerce de la drogue y existât depuis bien longtemps. Les compagnies qui vinrent en Colombie pour investir dans le minerai, le pétrole et autres entreprises à but lucratif, sont connues pour avoir engagé des milices armées dans le but d’accéder aux terres et de surveiller leurs investissements. La corruption était endémique comme au sein de tout État engagé dans une guerre civile à long terme.

Les conseils de développement régional et les gouvernements locaux ne pouvaient pas faire grand chose pour renverser la situation. La nouvelle Constitution apporta une gouvernance décentralisée aux départements, mais sans leur accorder d’autonomie administrative ou financière. Leur dépendance à l’égard des financements ne leur permettait pas de critiquer les politiques de développement menées par le gouvernement. De même, le manque de contributions empêchait de mettre en œuvre de nouveaux projets radicalement différents de ce qu’avait connu la région jusqu’alors. Dès le départ, ces institutions locales étaient dénuées de légitimité et de responsabilité.

Lire la seconde partie

Mots-clés

minorité ethnique, drogue, drogue et violence, mouvement social, gouvernance


, Colombie

dossier

Mouvements sociaux et environnementaux en Inde et en Colombie

Notes

Lire l’article original en anglais : Black social movements in contemporary Colombia (1)

Traduction : Annabelle Rochereau

La chercheuse Manju Menon travaille sur les conflits entre environnement et développement en Inde. Elle est actuellement doctorante au Centre for Studies in Science Policy, JNU, New Delhi. Contact : manjumenon1975(@)gmail.com

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Texte original

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