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Mariage tardif, naissance tardive ou histoire de Senteur de Jade, jeune paysanne chinoise

Sylvie DIDERON

03 / 1993

"Mariage tardif, naissance tardive". Cette phrase est peinte en gros caractères sur les façades des maisons, dans les villages chinois. C’est un des slogans du contrôle des naissances qui ont remplacés ceux de la Révolution Culturelle dans les campagnes. Une des mesures prises dans le cadre de la politique des naissances est effectivement d’interdire les mariages avant un certain âge: 19 ans pour les filles et 20 pour les garçons dans les campagnes; 23 et 24 ans chez les étudiants.

Senteur de Jade a 18 ans. Les 5 personnes de sa famille vivent dans une maison de pisé faite d’une grande pièce unique, chauffée, l’hiver, par la seule présence du boeuf. Elle n’a suivi l’école primaire que pendant 2 ou 3 ans et très tôt a travaillé pour aider sa famille à cultiver la terre. Souriante, elle explique que sa famille dispose de peu de main d’oeuvre. Ses parents sont âgés de plus de 70 ans et ne peuvent faire les gros travaux. Sa soeur s’est mariée l’an dernier et est allée s’installer dans le village de sa belle-famille. Restent ses deux frères et elle, la cadette, pour cultiver les parts de terre de 5 personnes (1 hectare)et faire vivre la famille. Avec peu d’outils, un boeuf de trait, pas de porc faute d’aliments pour le nourrir, c’est dur de joindre les deux bouts. Les rendements sont faibles. La farine (même en ajoutant le maïs et le soja au blé)et les patates douces ne suffisent pas à subvenir aux besoins de la famille. Alors, comme ses frères, dès que les travaux agricoles lui en laissent le temps, elle exerce toutes les besognes qu’elle peut trouver. Elle a eu l’aubaine pendant 2 ans, avant que sa soeur ne parte se marier, de garder les enfants dans la petite ville chef-lieu de canton à quelques kilomètres de là. Elle était nourrie et logée. C’était un véritable soulagement pour la famille. A présent, elle fait du petit commerce. Elle vend, en ville ou le long des chemins, des petits pains cuits à la vapeur ou les gâteaux de riz aux jujubes qu’elle a cuisinés à la maison. Parfois, ce sont des glaces à l’eau ou des branches de canne à sucre qu’elle revend. Mais la concurrence est dure. Nombreux sont les paysans à faire ce genre de commerce les jours libres du calendrier agricole! Certains jours elle ne gagne même pas quelques dizaines de centimes. Mais elle est libre et en est heureuse. Ce n’est pas comme lorsqu’elle va récolter les feuilles de mûrier dans les fermes d’Etat. Là, c’est très dur. La main-d’oeuvre est payée au poids des feuilles récoltées dans le journée: 40 centimes par kilo. Elle peut gagner 3 Yuans (1 Yuan = 1 Franc en 1992)par jour. En comparaison, une journée de travail dans le bâtiment est payée 5 Yuans. Elle estime pouvoir gagner en tout 300 Yuans par an. Le revenu de base d’un ouvrier à Bozhou est de 70 à 80 Yuans par mois.

Récemment, une intermédiaire lui a présenté un prétendant. Elle n’a pu refuser. En effet, c’était la 7ème proposition de mariage. Mais jamais le parti n’avait été intéressant. Par ailleurs, cette fois-ci, l’entremetteuse est la mère de sa meilleure amie. Qui pourrait refuser ce mariage? Elle ne connait pas le garçon qui n’a que 20 ans. Cependant, ils échangent des lettres. La famille du prétendant est moins pauvre que la sienne et lui a déjà fait parvenir de nombreux cadeaux: objets (pelotes de laine à tricoter, vêtements...); mais aussi argent, qui a déjà été utilisé pour acheter du blé pour la famille. C’est la famille du marié qui dépense le plus pour les fiançailles et la construction de la maison du jeune couple. Cela représente 2 à 3000 yuans, soit 3 à 4 ans de revenu agricole per capita. La famille de la mariée se doit également d’apporter une dot sous forme de meubles ou au moins de bois pour construire les meubles. Les festivités comprises, le mariage de sa fille lui coûte de 500 à 1000 yuans.

Malgré tout, le départ d’une fille représente une bouche de moins à nourrir sur l’exploitation. Le mariage d’un garçon représente l’espoir d’une descendance et une assurance pour les vieux jours des parents âgés.

Senteur de Jade, mariée à 18 ans, à un jeune homme de 20 ans, a donné naissance à un garçon l’année suivante. Garçon qui, selon la loi, devrait rester enfant unique...

Mots-clés

milieu rural, femme, régulation des naissances, tradition, paysan, politique de développement, natalité, famille, pression sociale, conditions de vie


, Asie, Chine, Anhui

Commentaire

L’histoire de Senteur de Jade n’est pas une histoire isolée mais bien celle de millions de jeunes filles chinoises. Dans les campagnes, les traditions demeurent très fortes. Ainsi le mariage ne peut se concevoir sans entremetteuse et sans respecter certaines règles de classes sociales et économiques. Les paysans ne trouvant pas parti plus pauvre qu’eux localement "achètent" leurs futures femmes dans des régions plus démunies.

Notes

Ma thèse (Institut National Agronomique Paris-Grignon; en cours)résulte d’un travail de recherche de terrain, d’observations et d’enquêtes menées auprès des acteurs de l’agriculture locaux: paysans, cadres,...dans plusieurs districts chinois.

Source

Thèse et mémoire

DIDERON, Sylvie, INSTITUT NATIONAL AGRONOMIQUE PARIS-GRIGNON, 1993/00/00 (Suisse)

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