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Radio rurale et libre expression populaire

L’exemple de l’émission soninke animée par Barka Fofana

Anne FONTENEAU

11 / 1994

Barka Fofana, animateur à la radio rurale de Kayes (RRK), est responsable d’une émission hebdommadaire de 45 mn, diffusée le dimanche de 11h15 à 12h. Son titre signifiant en langue locale "Espace soninke" révèle l’ambition de ce programme : aborder, en soninke, le travail, l’échange, la formation. Barka identifie tout d’abord un thème susceptible d’intéresser ses auditeurs et l’annonce à la radio. Il invite ensuite les gens à s’exprimer sur le sujet en leur proposant différents moyens d’intervention : se rendre au studio pour participer en direct, écrire une lettre, enregistrer une cassette audio et l’envoyer à la radio. Le dimanche donné, une heure avant l’émission, Barka procède à l’inventaire des différents matériaux recueillis, les communique aux participants venus spontanément ou à sa demande et organise le déroulement du débat à venir. Puis l’émission débute par un indicatif spécifique créé par Barka à l’aide de musique soninke traditionnelle. Avant de lancer le thème du jour, Barka lit des poèmes envoyés par des néoalphabètes ou extraits du journal Xibaare produit par la Direction Nationale de l’Alphabétisation Fonctionnelle. En réservant ainsi une partie de son émission, Barka veut démontrer qu’il ambitionne aussi de défendre le soninke et l’alphabétisation en langue locale. Puis le débat s’amorce, souvent à partir de la lecture d’une lettre reçue. Elle permet aux différents invités sur le plateau d’intervenir et va susciter d’autres réactions la semaine suivante. Les thèmes tels que l’émigration, le mariage, la polygamie, l’exode des jeunes... ont donc été exploités pendant plusieurs dimanches consécutifs. Les opinions s’affrontent et des solutions possibles sont envisagées grâce à l’échange. S’il est difficile de juger concrètement l’impact de telles émissions, l’une d’entre elles s’est cependant distinguée par des retombées tangibles non négligeables. Elle était consacrée à une coutume traditionnelle qui veut qu’une jeune mariée soit enfermée une dizaine de jours dans une pièce surchauffée, uniquement nourrie de bouillie. Ajoutée à la peur du premier contact avec l’homme et infligée à des adolescentes, cette habitude a causé plusieurs décès. L’émission a donc réuni le témoignage d’un médecin, d’un immam expliquant que cette pratique n’avait aucun fondement religieux et celui d’un vieil homme enregistré dans un village récemment frappé par une telle mort. Depuis, dans la zone géographique du Djombukhou, une pratique nouvelle a été instaurée : avant chaque mariage, une personne est désignée pour veiller à la nourrriture de la jeune femme et lui réserver quotidiennement une part de viande. Si l’émission participative de Barka remporte aujourd’hui un réel succès, elle s’est heurtée pendant longtemps à l’hostilité des responsables de la RRK. Ceux-ci ne croyaient pas que demander au public de réagir sur un thème fixé serait possible si rapidement après le lancement de la RRK. Ils préfèraient alors se contenter de diffuser les salutations des auditeurs à leur famille et leurs différents messages personnels, sans véritable utilité collective. Barka a su imposer sa conception de l’animation radiophonique. Il travaille actuellement à recueillir témoignages et avis sur un sujet suggéré par un jeune villageois : est-ce que le moindre intérêt manifesté ici ou là, en brousse, pour le large plat collectif est le signe d’une désaffection de cette habitude africaine du repas familial au profit d’une conception plus individualiste ?

Mots-clés

changement culturel, communauté paysanne, culture populaire, femme, identité culturelle, langue nationale, participation populaire, radio, réflexion collective, valorisation de l’expérience


, Mali

Commentaire

Si le principe même de l’émission est aujourd’hui accepté, il est regrettable que Barka soit chaque fois confronté à la difficulté d’obtenir la participation des femmes. Il parvient à recevoir en studio des citadines mais celles-ci ne peuvent évoquer la réalité des villages qu’elles connaissent mal. En brousse, seules les vieilles femmes parlent spontanément devant le magnétophone. Ainsi, une émission récente sur les grossesses non désirées a été menée à bien sans aucune intervention féminine. Barka déplore cet état de fait et l’explique ainsi : "Quant une femme mariée écrit à la radio une fois, deux fois, tu vas entendre parler dans le village, les gens dire : cette femme là, maintenant, qu’est-ce qu’elle se croit, elle commence à s’intéresser à la radio, c’est une femme qui aime la vie. Il y a certains, même, qui sont capables, si par exemple elle a son mari à l’extérieur, d’écrire à son mari : ta femme ne fait qu’écrire à la radio, elle veut être connue partout."

Source

Entretien

FONTENEAU, Anne; FOFANA, Barka

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