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Un projet de construction de bâtiments en bois de cocotier dans le Kerala dans le Sud de l’Inde

6 ans pour convaincre

Véronique WILLEMIN

02 / 1995

Au Kérala, plus de la moitié de la population vit en dessous du seuil minimum de revenus. Les besoins en logements populaires sont énormes. Une solution : utiliser le bois des cocotiers vieux et des cocotiers malades qui ne produisent plus de noix pour créer un nouveau circuit économique : la mise en oeuvre du bois de cocotier dans l’habitat. C’est le projet qui a été proposé, en 1988, au Programme Solidarité Habitat (PSH)par l’association française Tropical Wood Housing (TWH).

Le contexte kéralais n’est guère hospitalier ni favorable à notre système de coopération décentralisée. En 1988, après une première mission d’identification, le diagnostic est clair : il y a des millions de cocotiers à abattre très vite pour éviter la propagation de la maladie (Root Wild)et pour régénérer la cocoteraie. Or, les Kéralais hindous ne veulent pas que l’on touche à leur arbre divinisé. Le cocotier, arbre céleste, arbre providentiel, doit mourir de lui-même. Construire quelques maisons modèles en bois de cocotier ne semble pas être un axe suffisamment médiatique pour débloquer la situation.

La Mairie de Trivandrum, ville principale du Kerala (2 millions d’habitants), et le Gouvernement communiste kéralais sont indifférents et même méfiants face à toute infiltration ou regard étranger sur le patrimoine kéralais. Peu de temps auparavant, deux importantes structures françaises de recherche agronomique se sont faites gentiment remercier et ont dû rapidement regagner leurs laboratoires parisiens.

En mai 1990, après deux missions, Tropical Wood Housing et un partenaire gouvernemental kéralais, HUDCO, rédigent un document de projet sur trois ans : "Filière bois de cocotier au Kerala". Il est reçu favorablement par la commission bilatérale mixte franco-indienne en 1990. HUDCO est un institut pour le logement et le développement urbain mis en place par le gouvernement indien en 1970-71 en tant qu’organisation technique et financière.

Tropical Wood Housing, avec son projet, participe à la politique et aux objectifs fixés par HUDCO en Inde :

- innover et promouvoir des idées nouvelles dans l’habitat,

- constituer une banque de données et d’informations sur l’habitat social,

-examiner et mettre en évidence les résultats obtenus à partir de recherches faites en laboratoire et sur le terrain avec de nouveaux matériaux,

- créer des centres de production de matériaux standards pour l’autoconstruction.

A la fin de l’hiver 1990, la guerre du Golfe gèle le projet HUDCO/TWH : le gouvernement indien a d’autres priorités.

A nouveau sur le terrain en 1991, TWH identifie un partenaire indien déjà impliqué dans le logement populaire et ouvert à l’expérimentation. Une convention est établie entre les deux ONG : TWH et TSSS (Trivandrum Social Service Society). Cette convention, signée le 21 février 1991, définit et rend compte des rôles et responsabilités de chacun, tant sur le plan humain que technique et financier.

Sur le plan opérationnel, TSSS propose à TWH plusieurs sites possibles en milieu rural pour construire un bâtiment démonstratif en bois de cocotier. TWH s’engage à définir un programme architectural en accord avec l’équipe d’architectes et d’ingénieurs du TSSS. Le bâtiment sera une preuve de la faisabilité technique et économique de la filière cocotier et de ses possibles utilisations. D’autre part, TWH s’engage à proposer une formation aux charpentiers et villageois locaux pendant la construction du bâtiment.

Sur le plan financier, TSSS apporte le budget qui serait consacré à la construction d’une crèche construite avec des matériaux classiques.

Les frais d’expérimentation sont à la charge de TWH. L’ONG française s’efforcera, pendant l’année de la construction de la crèche de CHEMBOOR, de rester le plus fidèle possible à son programme "Tradition et modernité": une volonté de prendre le temps, de respecter, dans la mesure du possible, les traditions orales liées à la construction d’un bâtiment.

En France, TWH s’adresse aux Compagnons Charpentiers. En Inde, grâce au financement par l’ambassade de France à New-Delhi, TWH fait traduire les Vastushastra (règles de l’art du bâtir rédigées en sanskrit et en malayàlam)en français. En avril 1991, un Compagnon Charpentier part au Kerala pour collaborer avec un maître ashari (charpentier traditionnel se référant à la tradition). La déception est totale. Nous avions espéré que les deux hommes communiqueraient par les gestes du métier, par les outils. Mais chacun est resté sur sa position, retranché dans son savoir. Aucun échange, aucune communication. Le compagnon qui avait réalisé en France, dans son atelier, des essais à partir de 20 troncs de cocotier, ne s’adapte pas au terrain. Il est déstabilisé psychologiquement par le fait de parler très mal la langue anglaise et par le dépaysement important. Le projet stagne et cet échec nous discrédite. Nos collaborateurs indiens, surpris, ne se prononcent pas. Ils nous conseillent de mieux choisir nos "héros". En novembre 1992, une architecte française part sur le terrain pour assurer la maîtrise d’ouvrage. Elle sera assistée d’un traducteur local. Un compagnon du programme Globus (mis en place par M. Bernard Kouchner)n’arrivera jamais à bon port : il préférera rester à Auroville que de s’aventurer au Kerala. Jamais sorti de France, plusieurs semaines de préparation lui étaient nécessaires avant de pouvoir intervenir sur le chantier.

Dans le courant de l’année, la conception et la réalisation des plans d’architecture et de charpente furent le fruit d’une longue collaboration entre l’équipe d’architectes de TWH et des Compagnons Charpentiers français afin de mettre au point un procédé constructif innovant adapté au projet, aux matériaux utilisés (essentiellement le bois de cocotier), aux contraintes de coûts (300 à 500 FF / m2), aux facteurs humains, à la tradition et aux procédés de mise en oeuvre sur le chantier (taille des pièces de bois, absence de grues, ...).

Mots-clés

cocotier, exploitation forestière, espèce végétale, pénurie de logements, construction de logement, matériau local, habitat et économie, architecture, tradition et modernité, religion, obstacle à la communication


, Inde, Inde du Sud, Kerala

Commentaire

En France, "le dialogue a été très constructif et a permis de répondre aux contraintes, de satisfaire le plan fonctionnel, esthétique et économique", confie l’architecte de TWH.

Travailler avec l’administration française et l’administration indienne, avec leurs fonctionnements et leurs méandres administratifs, implique de longues périodes d’attente qui ne sont pas en phase avec le déroulement du programme opérationnel.

Après la déception provoquée par le choix du charpentier français, il aurait été indispensable de pouvoir le remplacer immédiatement. Nous avons pu constater à nos dépens que, même sur un projet expérimental, il est malvenu et dangereux de mentionner les erreurs et dérapages aux institutions. Pour nous, TWH, les difficultés ont été formatrices et source de réflexion et de métamorphoses.

Notes

Véronique WILLEMIN est architecte, consultante indépendante, écrivain.

Cette fiche a été réalisée dans le cadre d’une mission d’évaluation de TWH, en partie financée par la FPH.

Possibilité, pour ceux qui sont intéressés, d’organiser une exposition de photos.

Source

Récit d’expérience ; Texte original

Tropical Wood Housing - 69 rue du Montparnasse, 75014 PARIS. FRANCE. Tel 40 44 68 71. Fax 40 44 58 34 - France

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