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Contre l’humanitaire-alibi

L’humanitaire instrumentalisé

Claire MOUCHARAFIEH

06 / 1994

L’enthousiasme pour l’action humanitaire est certainement positif, mais comme tout phénomène idéologique, il possède ses effets pervers. Cet engouement découle de la transformation des mentalités survenue au cours des années 70, liée au déclin des idéologies radicales et notamment du communisme en tant que force morale et horizon politique plus qu’en tant que système de gouvernement. La chute du Mur de Berlin ne vient qu’entériner, sur le plan politique, un processus entamé depuis longtemps. Dans le reflux de l’idéologie, l’horizon de la justice est occulté au profit de l’immédiateté : à défaut de faire régner la justice, allégeons le sort des victimes individuelles. Ce troc de la volonté de transformer la société contre une implication immédiate et une éthique individuelle fournit les conditions d’essor de l’humanitaire.

Depuis la deuxième guerre mondiale, et surtout pendant les années 60-70, de nouveaux acteurs internationaux sont apparus : l’information, et notamment l’information électronique qui échappe au contrôle des Etats et aux barrières théoriques des frontières. Dans le sillage de ce bouleversement, a grandi l’idée, voire l’illusion, que le monde est disponible, qu’on peut agir dessus de manière immédiate. En 1979, on assiste à la chute de Bokassa, lâché par la France. Mais en amont, c’est l’intervention d’Amnesty International qui est décisive. La même année, deux autres dictateurs tombent (Somoza et Pol Pot)en rapport direct avec la poussée de l’opinion et de l’information.

Dans ce contexte international, marqué par l’irruption d’acteurs non-gouvernementaux - les agences de presse, l’information instantanée - les ONG internationales deviennent des acteurs. L’individu, pour le meilleur et pour le pire, devient dépositaire d’une responsabilité jusque-là du seul ressort des Etats. Il peut placer les principes moraux au-dessus des lois écrites et peut faire passer son intérêt avant tous les intérêts collectifs. C’est ce mouvement qui constitue le terreau sur lequel fleurissent les ONG.

L’humanitaire instrumentalisé

L’exemple-type de l’humanitaire-spectacle, c’est le voyage de François Mitterrand à Sarajevo en juin 1992 : dévoiement de l’humanitaire qui nous place délibérément en situation d’impuissance politique. Face au siège de Sarajevo, un pont aérien (de pansements)va être mis en place. Le politique ne s’affirme plus qu’en renonçant à tous ses attributs: la gestion d’un rapport de force, l’affirmation de principes démocratiques (refus de l’hégémonie raciale et de la conquête territoriale). Face à l’agression contre un pays reconnu (la Bosnie), la seule mesure adoptée consiste à envoyer des pansements, en optant pour la logique traditionnelle de l’humanitaire : ne pas nommer l’agresseur, s’abstenir de toute prise de position, et ne voir que des victimes. C’est la politique de la pitié, qui ne connaît ni citoyens, ni espaces de liberté, mais seulement des victimes, des blessés, des estomacs. C’est la démission des politiques. Certes, la politique peut se heurter à des constats d’impuissance, mais ici elle refuse le constat, autant que les possibilités d’intervention politique. Ici l’humanitaire ne sert plus à faire la guerre par d’autres moyens (sans faire la guerre), il sert précisément à ne pas faire de politique, à ne rien faire du tout.

Or, Sarajevo, en juin 1992, souffrait d’encerclement, et non de la faim, ni de l’absence de moyens médicaux. L’humanitaire n’y était utilisé que comme écran de fumée, une aubaine pour les agresseurs. Finie la justice, il n’y a plus que de la charité institutionnelle. Or cette dernière ne fait que ratifier le pouvoir du fort sur le faible. Ajoutons le couple humanitaire-médias audiovisuels: tous deux fonctionnent dans l’instantané, la production de signes rassurants, ce que ne sait pas faire l’homme politique, qui fonctionne dans un temps plus long et avec des modalités moins spectaculaires. Dans le cas de la Bosnie, l’humanitaire aura servi de preuve visuelle à la détermination, alors qu’il était tout le contraire.

Depuis des années, MSF s’est engagé dans une réflexion sur les outils juridiques, la problématique de l’aide au développement, les rapports entre l’humanitaire et le politique, l’usage rebelle du droit international humanitaire, le rôle de médias, etc.. Un projet est en cours avec l’Observatoire géopolitique des drogues, sur le financement des guerres. Il ne s’agit pas tant d’étudier le rôle spécifique de la drogue dans les guerres, que de comprendre comment fonctionnent, à partir de cas précis, ces économies et comment s’insère, dans ce cadre là, l’aide humanitaire. Seule la compréhension de ces mécanismes peut nous permettre d’en tempérer les effets pervers.

MSF (Médecins sans Frontières) - 8 rue Saint-Sabin, 75011 Paris, FRANCE - Tel: +33 (0)1 40 21 29 29 - France - www.msf.fr - office (@) paris.msf.org

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