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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Les nouveaux types de conflits amènent Amnesty International à réadapter ses outils

Claire MOUCHARAFIEH

03 / 1994

La montée des nationalismes et des replis identitaires, dans un certain nombre de régions du monde, qui va avec la remise en cause de l’Etat-nation, de l’idée de respect minimal des différences et de la tolérance, aboutit à de nouvelles déflagrations et décompositions. Toutes les règles minimales qui régissaient les rapports entre gouvernants et gouvernés, mais aussi entre citoyens appartenant à différentes communautés, entités ou groupes, sont en train d’exploser. Cette évolution contredit bien entendu l’idée d’une avancée universelle de la culture des droits de l’homme, et nous interpelle. Elle nous oblige à réfléchir sur les outils que nous avons développés jusqu’ici. Nous sommes en train de recenser les nouvelles formes de violations et de réfléchir sur les actions les plus appropriées.

Bien avant la chute du mur de Berlin et l’explosion des conflits régionaux, c’est la situation en Amérique Latine qui nous avait fait prendre conscience que nos outils n’étaient plus adaptés. A partir de notre pratique, nous avions construit un outil qui avait révolutionné la protestation, en affirmant que tout citoyen du monde est responsable de ce qui se passe ailleurs dans le monde, et qu’il a le droit, sinon le devoir d’intervenir. Cet outil consistait à adopter/parrainer des prisonniers d’opinion ou de conscience.

Mais cette pratique n’est plus appropriée dès lors que les opposants ou militants ne sont plus emprisonnés, mais éliminés physiquement, et que se multiplient les exécutions extra judiciaires. Le réseau d’action urgente prend le dessus sur les techniques plus traditionnelles. Aujourd’hui, la violence est d’origine ethnique ou religieuse. Des groupes armés ne se contentent plus de tuer leurs adversaires mais procèdent à des exécutions collectives, pour homogénéiser leur territoire. En Bosnie, notre impuissance est à l’image de celle des ONG et de toute la communauté internationale. La précision et la vérification des informations fait notre force. Or dans ce conflit, ce n’est pas l’information qui manque… C’est l’effondrement de l’Etat qui nous prive d’interlocuteurs. Les groupes nationaux sont indifférents aux pressions, mais dès lors qu’ils prétendent à un statut international, ils sont contraints d’en tenir compte d’une façon ou d’une autre. On peut affaiblir leur légitimité en diffusant très largement les violations qu’ils commettent, en condamnant leurs actions, en exerçant des pressions sur les décideurs internationaux (l’ONU, le Conseil de sécurité, les Etats). Le reste… il faut l’inventer. Dans des cas de situations humanitaires intolérables, nous pouvons également pousser les Nations Unies à intervenir, comme au Libéria, au Soudan, auRwanda, au Burundi, en Angola et en Haïti.

L’adaptation à ces nouvelles situations s’est traduite par un élargissement de notre mandat et de notre champ d’action. D’abord, en faisant intervenir des secteurs cibles (personnalités, institutions) d’un pays vis-à-vis d’un autre pays. Nous tentons aussi de réformer les normes juridiques internationales inadaptées, et en même temps de renforcer les mécanismes de protection des droits humains. Dans certains cas de violations massives et intolérables, il nous arrive de lancer directement des appels auprès du Conseil de sécurité. Nous aidons et soutenons également les organisations des droits de l’homme locales qui sont menacées, comme, par exemple, dans le cas de la Ligue tunisienne des droits de l’homme.

Le noyau central du mandat d’Amnesty International - la libération immédiate et sans conditions des prisonniers d’opinion, ou des personnes détenues pour cause d’appartenance ethnique, raciale, religieuse ou de sexe, l’exigence de jugements équitables, le refus de la peine de mort et de la torture - s’est élargi. Aujourd’hui nous intervenons sur les exécutions extra-judiciaires, sur les disparitions et les punitions collectives, y compris les destructions de maisons comme par exemple dans les territoires palestiniens occupés - mais aussi sur les déplacements massifs de réfugiés. Nous défendons le droit de retour individuel des réfugiés, qui n’était pas autrefois inscrit dans le mandat d’Amnesty International, comme celui des réfugiés palestiniens, pour ne citer qu’eux. Toute une réflexion s’est engagée sur la définition de ce droit.

Une relation privilégiée avec les médias

La force d’Amnesty est aussi d’être de plus en plus présente dans les médias. Ce rapport privilégié avec les médias est sans doute basé sur la qualité de l’information - qui devient en quelque sorte une référence - mais tient aussi à la non-spécialisation géographique d’Amnesty qui s’adresse à tous les gouvernements et pas à un seul en particulier. On peut noter toutefois que si nous ne sommes pas sélectifs, les médias le sont et épinglent certains rapports plutôt que d’autres. Par exemple en France, sur l’Algérie. Cette « utilisation » est inévitable. Nous refusons de créer nos propres agences d’information, mais nous avons des stratégies de communication. (…)Certains conflits, comme celui de Timor-Est, sont totalement oubliés alors que nous y travaillons depuis des années. Cette sélectivité, inévitable, déforme fatalement la perception de notre impartialité. Par exemple au Proche-Orient, lorsque notre rapport annuel sort, les médias syriens épingleront les violations en Irak et vice-versa. En Occident, les violations commises par les islamistes seront citées plus facilement etc… Il y a également le risque que l’importance donnée par les médias à tel aspect de notre action puisse influencer les orientations de nos propres militants et, par voie de conséquence, peser sur les choix de notre mouvement, dans la mesure où nous sommes une organisation démocratique militante. Mais c’est là un risque largement acceptable. L’action d’Amnesty International pour le respect des droits humains - de protection et de prévention - en fait un partenaire de la paix, à côté de beaucoup d’autres. Cela lui a été reconnu dès 1977 lorsqu’elle reçut le Prix Nobel de la Paix.

Mots-clés

violation des droits humains, conflit ethnique, conflit interétatique, nationalisme, désorganisation de l’Etat, droit d’ingérence, influence des médias, opinion publique, évaluation


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dossier

Construire la paix : éléments de réflexion à partir des pratiques des organisations non gouvernementales et de quelques instances nationales et internationales

Ébauche pour la construction d’un art de la paix : Penser la paix comme stratégie

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et les nouveaux défis du XXIe siècle

Source

Deuxième partie d’un entretien avec Ahmed OTHMANI, ancien membre du Comité exécutif international d’Amnesty International (Londres). On trouvera la première partie sous le titre : « La culture des droits de l’homme avance, mais n’est pas acquise » (http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-1534.html).

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