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Les problèmes de santé mentale dans des contextes d’occupation

Le cas de Gaza

Claire MOUCHARAFIEH

03 / 1994

Avec ses 750.000 habitants, dont les deux tiers sont des réfugiés entassés dans 8 camps misérables, la bande de Gaza connaît une des plus fortes densités du monde et un engrenage de la violence, sur fond d’oppression politique et d’occupation militaire; autant de facteurs qui constituent un terrain fertile aux diverses pathologies mentales. Prévue bien avant l’aboutissement des négociations secrètes d’Oslo entre Israël et l’OLP, la Conférence sur « la santé mentale et le défi de la paix » ouvrait ses travaux … le 13 septembre 1993 dans la ville de Gaza, loin des projecteurs médiatiques et de l’euphorie internationale. Organisée par le Centre Communautaire de santé mentale de Gaza (GCMHC), pour tenter de répondre à l’aggravation des problèmes de santé mentale dans la bande, cette conférence accueillait 150 participants et des experts ou praticiens venant d’Israël et des quatre coins du monde (Europe occidentale et du nord, Etats-Unis, Canada, Namibie, Croatie…). Il s’agissait de mettre en commun les expériences des experts travaillant dans d’autres pays auprès de populations réfugiées ou confrontées à la violence politico-militaire.

Une communauté obsédée par l’insécurité

Une étude réalisée sur 26.000 adultes par le GCMHC en 1992 montre qu’à cette époque, 12,5% de la population enquêtée souffrait d’anxiété, 8,3% de symptômes dépressifs, 10,7% d’une maladie psycho-somatique et 3,2% présentaient des symptômes de paranoïa. Si l’on ne tient compte que des patients traités par le Centre communautaire depuis sa création (1990)les chiffres sont plus alarmants encore, puisque 35,5% présentent des pathologies réactionnelles au stress (ce que les Anglo-saxons appellent les PTSD : « Post Traumatic Stress Disorder »).

« Pendant plus de 25 ans d’occupation, la communauté palestinienne a été terrorisée, obsédée par l’insécurité, par un sentiment d’impuissance grandissant et de frustration. Ceci s’est traduit sur le plan clinique par différents tableaux psychopathologiques, en particulier la dépression et l’anxiété… Au départ, l’Intifada a transformé la psychologie du Palestinien, elle lui a permis de retrouver une image plus positive, une meilleure estime de soi… La dépression a cédé la place à l’espoir… Quatre années plus tard, le tableau a changé. La stagnation du processus politique et les réponses agressives d’Israël ont contribué à la ré-émergence des sentiments de frustration et ont entraîné le passage à des tactiques radicales et violentes », a expliqué le docteur Eyad el-Sarraj, directeur du GCMHC, dressant un parallèle entre l’évolution de la santé mentale et l’évolution de la situation politique.

C’est en particulier à travers la pratique des punitions collectives qu’une large proportion de la population a été confrontée à des situations traumatisantes. Les populations les plus vulnérables sont les anciens prisonniers et les enfants, ainsi que les blessés qui doivent composer avec leur handicap physique et les difficultés de réinsertion. Au total, quelque 11200 Palestiniens sont actuellement dans des prisons ou des centres de détention militaire. Comme le rappelle « The Israeli-Palestinian Physicians for Human Rights », la procédure de l’interrogatoire inclut le plus souvent la torture psychologique ou physique. A leur sortie de prison, la plupart connaissent de graves problèmes de réinsertion, certains souffrent de troubles post-traumatiques (41%), d’anxiété (17%)ou de dépression (18%), d’autres développent des symptômes paranoïaques (46%)ou psychosomatiques (23%)… Ils ont tendance à être irritables, voire violents envers les autres membres de la famille, y compris leurs enfants, comme le montre une étude du GCMHC, menée auprès de 470 ex-prisonniers.

Ce sont les enfants, précisément, qui subissent le plus gravement les conséquences de cette violence multiforme. Mise à part la violence familiale, ils n’ont jamais été particulièrement ménagés par la répression. Une enquête menée en 1993 sur un échantillon de 2797 enfants de 8 à 15 ans, montre que 42% ont été battus par des soldats, 3,8% ont été blessés par des balles, 19% ont été détenus (adolescents de 13 à 15 ans)pendant de brèves périodes, et 85% ont connu des descentes nocturnes des soldats à leur domicile.

L’impact de ces traumatismes se traduit par une hyper-activité, des troubles du comportement, d’humeur et de sommeil, des problèmes d’apprentissage et d’échec scolaire. Sur les 1602 enfants traités au GCMHC depuis 1990, 6,6% souffrent de troubles post-traumatiques. Sans parler de situations dramatiques, générées par l’Intifada, les conditions quotidiennes dans lesquelles vivent les enfants de Gaza, singulièrement ceux des camps, compromettent leur développement intellectuel et psychologique : cantonnés dans des ruelles attenantes à leur maison, ou enfermés chez eux pour cause de couvre-feux répétés, pratiquant souvent pour seul jeu la guerre ou l’affrontement direct avec les soldats, les enfants grandissent dans un univers clos, répétitif et sans perspective.

Si le concept d’ « état de stress post-traumatique » a été au centre de beaucoup d’interventions, des orateurs venant de l’université de Toronto ou de la Fondation médicale pour le traitement des victimes de la torture (Londres)ont mis en garde contre une conception simpliste du traumatisme qui peut conduire à une deuxième « victimisation », et à une psychiatrisation outrancière des problèmes. D’autres ont rappelé que les traumatismes de guerre ne sont pas uniquement une expérience centrée sur l’individu, et ont besoin d’être conceptualisés en termes de dynamique entre l’individu et la société. La « guérison collective » passe par la reconstruction du tissu social et économique et de l’identité culturelle, une réparation des violations les plus graves des droits de l’homme. En ce qui concerne le traitement thérapeutique proprement dit, l’insuffisance dramatique des structures de prise en charge et des programmes de santé mentale a été soulignée par tous. Il faut y ajouter les réticences culturelles de la société à consulter les professionnels de la santé mentale et à accepter une thérapie longue. Parallèlement, la représentante de l’UNICEF a insisté sur la nécessité de faire un travail de prévention en sensibilisant l’ensemble de la communauté (médecins, travailleurs sociaux, éducateurs, enseignants, mais aussi parents)aux besoins spécifiques des enfants. Ceci passe par la mise en place de formations et de campagnes d’éducation.

Dans les rangs palestiniens, la réflexion est plus qu’amorcée. A condition que la paix et la perspective de reconstruction de la société, notamment dans les domaines de la santé et de l’éducation, ne soient pas encore repoussées.

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