español   français   english   português

dph participe la coredem
fr.coredem.info

rechercher
...
dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Un contre-sens pour nous, les organisations paysannes = la participation

Bernard LECOMTE, Brigitte REY

03 / 1995

Mamadou CISSOKHO connaît bien les différents acteurs du système d’aide au Sénégal et les juge, les observe du point de vue de leurs exigences sur la participation.

"Le mot participation est utilisé par les fonctionnaires et par les différents appuyeurs. Ils viennent sur le terrain et nous disent : "Il faudra participer". Et même quand ils nous trouvent, nous, entre paysans en train de discuter et de décider de ce qu’on va faire, ils essayent encore de dire que nous devrions participer. Et quand ils apportent quelque chose pour appuyer nos idées, ils disent : "Il faudra que vous participiez". Cela fait rire ! Quand les paysans s’organisent et disent : "Après avoir analysé les problèmes auxquels nous sommes confrontés, nous avons décidé de faire cela", les appuyeurs et les gouvernements viennent et disent encore qu’il faudrait qu’on participe. Eux voient notre participation comme un apport financier ou un apport de travail à leurs programmes. Pour nous, ce sont les appuyeurs qui doivent participer à notre action, chaque fois que nous sommes organisés et que nous avons déjà analysé une situation pour prendre des décisions. Et c’est là que nous ne sommes pas d’accord avec eux.

Nous, nous sommes maîtres de nos activités, nous vivons ici, nous représentons un ensemble de gens. Qu’est-qu’ils amènent, eux ? De l’argent ou parfois des techniques pour réaliser ce que nous, nous avons déjà défini et décidé de faire. Nous leur disons : "Nous voulons faire des choses décidées par nous et c’est vous qui devez participer à cela". Mais si vous leur présentez quelque chose qui ne rentre pas dans leurs casiers, ils disent : "Cela ne va pas parce que si nous devions appuyer comme vous nous le demandez, il faudrait que nous reprenions tout notre processus". Ils sont dans l’incapacité d’appuyer en fonction des réalités de chaque association. Ils ont dans la tête un cadre qui leur facilite le travail mais avec ce cadre les différentes réalités sont regardées de la même manière avec les mêmes éléments de mesure et les mêmes formes de décision.

C’est un grand danger pour un mouvement paysan car, inconsciemment ou consciemment, les dirigeants des organisations paysannes, en essayant de trouver des financements, modifient leurs propres pensées et leurs propres manières d’être. Quand il y a une crise dans un mouvement, c’est très souvent à cause des "appuyeurs". Non seulement ils demandent qu’on essaye de rentrer dans chacun de leurs divers cadres mais en plus, ils demandent que nous essayions de répondre à chacun de leurs besoins à eux ! Chacun d’entre eux a un mode différent de diagnostic, des indicateurs différents d’évaluation, des modes différents de gestion et nous, nous allons dépenser 60 à 70 % de notre temps à justifier nos actes selon ces manières différentes, à parler des langages différents, à négocier et renégocier et à nous détruire. Je crois que c’est là le mal le plus dangereux qui peut arriver à une organisation.

Les agences d’aide ne veulent pas reconnaître qu’elles bénéficient de tout un travail organisationnel que les "Ententes" ont fait. Par contre, elles veulent nous dicter leurs façons de faire. Pour nous, la volonté d’une agence d’aide de travailler avec la base doit être marquée par le choix de procédures adaptées. Par exemple, lorsque le gouvernement décide de prévoir un programme de vulgarisation pour les paysans, il devrait faire venir les fédérations paysannes et chercher avec elles. Au contraire, il nous dit de "participer à un programme" qui est déjà (mal)conçu, avec ses propres critères, par la Banque Mondiale. Pourtant depuis 30 ans, les agences d’aide, par de multiples évaluations, arrivent toujours aux mêmes conclusions : "Il y a peu de participation, il y a manque de débats avec les paysans". Et malgré cela, elles continuent toujours dans le même sens. Je me dis alors qu’elles sont bien à l’aise dans cette situation. Elles n’ont pas de remords."

Mots-clés

organisation paysanne, ONG, participation populaire, autonomie


, Sénégal

Commentaire

M.CISSOKHO a beaucoup négocié avec les bailleurs de fonds et les ONG. Il montre bien que l’exigence de participation aux programmes des aides est un contre-sens pour des organisations paysannes qui se battent depuis des années pour suivre leur propre chemin et construire leurs propres programmes.

Le texte indique bien aussi combien négocier, en permanence, avec le système d’aide peut être destructeur pour les responsables des associations et les amener à parler plusieurs langages différents et à se détruire.

Notes

Entretien effectué par LECOMTE, Bernard.

Mamadou CISSOKHO est le président de la Fédération des ONG du Sénégal (FONGS) qui, malgré son nom, est une fédération d’Unions d’organisations paysannes. Il a fondé, en 1978, le comité de Bamba Tialène qui a ensuite bourgeonné pour donner naissance à l’Union des "Ententes".

Source

Entretien

1993/10 (France)

GRAD (Groupe de Réalisations et d’Animations pour le Développement) - 228 rue du Manet, 74130 Bonneville, FRANCE - Tel 33(0)4 50 97 08 85 - Fax 33(0) 450 25 69 81 - France - www.grad-france.org - grad.fr (@) grad-france.org

contact plan du site mentions légales