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Anges et démons de la Cité, un documentaire sur la vie et les problèmes des banlieues en France

Ana LARREGLE

08 / 1994

"Anges et démons de la cité", documentaire tourné en 1994 par Frédéric Laffont, nous raconte l’histoire récente du quartier de la Mare-Rouge, dans la banlieue du Havre, en France. Ce quartier est marqué par l’évolution de la relation entre deux types de personnages: des jeunes fils d’immigrés, parmi lesquels beaucoup de chômeurs et de délinquants et, en face, un Centre commercial, et notamment un hypermarché Auchan, installé en 1973. C’est une histoire d’affrontement, de cultures différentes, et de construction d’un dialogue.

Nous faisons connaissance d’abord avec Fawzi. Il se souvient de son père, algérien arrivé au Havre en 1947, et de son frère qui, à l’âge de 19 ans, prit en charge 10 enfants à la mort du premier. Le père avait dit à Fawzi : si tout va bien, tu deviendras "toubib" (médecin). Fawzi explique: "je ne suis pas toubib, mais prof. Et ici, il n’y en a pas beaucoup. Et puis, je suis toubib d’une certaine façon".

Après Fawzi, nous partons à la rencontre de deux jeunes nés en 73: Hocine et Hakim, qui nous racontent leur vie. Ils commencent par nous décrire comment Auchan devint le centre du quartier, et plus particulièrement... le centre de la délinquance : "la caverne d’Ali Baba". Lieu de tentation, de richesse, de vagabondage. Ils connaissent parfaitement le magasin, savent où se trouvent les caméras et comment faire peur aux hommes de la sécurité. Astuces et techniques: voler des perceuses (promotions pour la Fête des Pères!)parce qu’elles se revendent bien; profiter de la pluie parce que les gens laissent tout dans les voitures... Narration amusante et choquante en même temps. On nous raconte comment on vole une voiture, comment on ouvre les portes, le coffre, comment casser la petite vitre, coup de hanche par ci, coup de poing par là.

Après, c’est le tour du responsable de Sécurité de Auchan, un ex-militaire. Clair, direct. "Moi, je venais d’un monde où la cible, l’ennemi, était visible. Arrivant ici, j’ai appris que l’ennemi est diffus. Ici, la violence consiste à voir des enfants qui mangent dans les rayons, qui défèquent sur le textile, qui se moquent des gardiens...". Pour lui, c’est une autre guerre.

Fawzi revient et nous raconte que - il y a quelque temps-, l’histoire a dégénéré, un commerçant a été tué, ainsi qu’un jeune de seize ans. Hocine et Amar s’en souviennent; ils ont participé au saccage du magasin avec d’autres jeunes pour se venger.

Le directeur d’Auchan, avec d’autres commerçants, décida alors d’aller voir Fawzi pour tenter de trouver une solution, car si la violence continuait, le centre commercial fermerait ses portes. Fawzi a négocié d’abord un espace au sein du centre commercial. Ensuite, il réussit à convaicre le directeur d’embaucher comme agents de sécurité les frères aînés des familles maghrébines, souvent des ex-prisonniers au chômage. Parce que les jeunes et les enfants, par leur culture, n’ont peur que de leurs aînés. Le directeur accepte, et la trêve commence. L’Association Trait d’Union est créée. Les vols baissent de 70% et l’ambiance s’apaise.

Le local de Trait d’Union, constamment ouvert, devient un nouveau lieu de sociabilité pour jeunes et enfants. Ils y vont pour prendre le goûter, pour discuter, faire les devoirs, ou la musique... Quels sont les membres de cette association, qui la soutient? La femme de Fawzi ("J’ai plein d’enfants... Ca ne marche pas tout le temps, des fois il y en a qui descendent encore plus bas qu’avant..."), le marchand de fruits et légumes du centre (que les jeunes surnommaient "le fasciste", "sans jamais m’avoir parlé", dit-il), le procureur, prêt à négocier des "libertés conditionnelles" sous la responsabilité de Fawzi... En prison, on écoute la conversation entre celui-ci et un jeune de vingt ans. "Ca fait cinq étés que je suis en taule"... "Il faut que tu parles aux petits, que tu leur racontes comment est la vie ici, pour pas qu’ils croient que la prison est un exploit".

Finalement, on revient à Hocine et Amar, avant de les quitter. Hocine travaille maintenant dans le rayon biscottes, là où jadis il venait voler. "Je travaille pour mon pain", nous dit-il très sérieux. Amar est devenu animateur sportif à Trait d’Union. Il gagne à peine 2500 francs, on suppose qu’il est en Contrat Emploi Solidarité, donc pour un temps déterminé. "Si on me propose de voler, je serais encore tenté", nous dit - il.

Mots-clés

jeune, population défavorisée, organisation de quartier, délinquance, comportement culturel, médiation, banlieue


, France, Le Havre, Quartier de la Mare Rouge

Commentaire

Fawzi voulait que ce film raconte surtout les activités de Trait d’Union, pour donner des idées à d’autres banlieues. Le film est sobre, et s’arrête surtout sur les personnes, des gens qui aiment leur quartier. Le réalisateur est resté huit semaines dans la cité pour filmer ce documentaire ("Les films se font essentiellement quand on ne les tourne pas"). Mais avant, il s’était déplacé plusieurs fois pour connaître les gens, avoir de longues conversations et prendre des notes.

Ce documentaire, riche et touchant, peut se lire de plusieurs manières : une absence initiale de lieux de sociabilité; le chômage face à l’affront de la caverne d’Ali Baba; l’idée de réfléchir aux comportements culturels dans la régulation des conflits; la volonté de Fawzi de partager l’expérience de Trait d’Union; un cas de "mécénat de proximité"; et l’expérience qui marche parce que des gens s’y investissent de tout coeur. Mais il y a surtout cette difficile construction d’une trêve et d’une fragile paix quotidienne.

Parfois, nous restons bouche bée devant nos héros ex-délinquants: "Moi, ce que j’aimais, c’était le latin...!", dit Hocine; et Hakim: "Moi, la maîtresse disait que j’étais intelligent...".

Notes

Contact: "Trait d’Union". Centre Commercial Mont Gaillard. 76000. Le Havre. FRANCE. Téls.: 35.44.41.12 et 35.48.67.86.

Le documentaire a été diffusé par France 3, le 24 août 1994.

Source

Document vidéo ; Articles et dossiers

LAFFONT, Frédéric, 1994 (France)

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