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La mémoire et ses abus

Marie Jeanne SIMONI, Claire MOUCHARAFIEH, Tzvetan TODOROV

10 / 1994

Nous sommes passés d’une société de l’hétéronomie, c’est-à-dire d’une légitimité provenant de la tradition, à une société de l’autonomie, régie par un modèle de contrat, auquel chacun apporte ou non son adhésion et où donc, la mémoire est détrônée au profit de certains principes universels de la volonté générale. En même temps, alors qu’il apparaît que la place de la mémoire dans les différentes sphères de la vie sociale en Occident n’est pas dominante, son éloge s’est produit avec la révélation d’un danger insoupçonné avant la découverte des régimes totalitaires, fondés sur la mainmise et le contrôle systématique de la mémoire. Il s’est prolongé dans la critique des démocraties libérales occidentales, en visant le régime d’effacement que produit la consommation de plus en plus rapide d’informations. Pourtant cet éloge systématique de la mémoire devient à son tour problématique. Pour le comprendre, il faut distinguer deux phases de la mémoire.

Morphologie de la mémoire

Elle se constitue de deux phases spécifiques : le recouvrement de mémoire et son utilisation subséquente. Il en est ainsi car la mémoire sélectionne. A ce stade l’oubli en est constitutif, dans la mesure où elle n’a besoin de privilégier que certains éléments qui servent à orienter l’utilisation que nous ferons du passé. Ici, fonctionnellement, il y a discontinuité entre les deux phases, car le reproche que nous faisons aux régimes totalitaires, ce n’est pas d’avoir retenu certains éléments du passé - comme nous le faisons tous - mais de s’être arrogé le droit de contrôler le choix des éléments à retenir, d’avoir légiféré sur l’utilisation du passé. C’est ainsi aussi que s’opèrent les abus de la mémoire : une des justifications données par les Serbes à leur agression contre les autres peuples de l’ancienne Yougoslavie est que celle-ci serait une revanche sur les souffrances du passé (durant la deuxième guerre mondiale, dans les combats contre les Turcs musulmans).

Si le passé doit régir le présent, qui des Juifs, Chrétiens et Musulmans pourraient renoncer à leur prétention territoriale sur Jérusalem ? Le culte de la mémoire sert ainsi l’expression du conservatisme et la survalorisation de l’identité. Conservatisme constitutif de tout nationalisme. Il faut donc une catégorie abstraite, un outil de pensée permettant de détecter les usages licites et les abus de la mémoire. Et pour fonder la critique des usages de la mémoire, il faut faire une distinction entre plusieurs formes de réminiscences.

Mémoire littérale et mémoire exemplaire

Si l’événement est préservé par la mémoire dans sa littéralité (ce qui ne veut pas dire dans sa vérité)il reste un fait intransitif, ne conduisant pas au-delà de lui-même. Les associations qui se greffent sur lui se situent dans sa contiguïté directe : j’étends les conséquences du traumatisme initial à tous les moments de l’existence, j’y associe toutes les personnes qui se rattachent à l’agent initial de ma douleur. Mémoire littérale on le voit, porteuse de risques. Si, sans nier la singularité de l’événement, je décide de l’utiliser comme une catégorie générale, je m’en sers dès lors comme d’un modèle pour comprendre des situations nouvelles. La psychanalyse définit la névrose comme un refoulement dont la mémoire défait le travail, parce qu’elle désenfouit des souvenirs actifs mais inconscients, et permet non de les oublier mais d’en désamorcer la souffrance et de les ouvrir à d’autres possibles. Il en va ainsi dans la mémoire exemplaire où, en ouvrant le souvenir à l’analogie et à la généralisation, j’en fais un exemple. Dans ce cas, les associations évoquées ne sont plus de contiguïté car il ne s’agit plus tant d’assurer son identité que de justifier les analogies. La mémoire exemplaire est potentiellement libératrice.

L’usage commun les désignerait par deux termes distincts qui seraient, pour la mémoire littérale, la mémoire tout court, et pour la mémoire exemplaire, la justice. La justice naît de la généralisation de l’offense particulière et s’incarne dans la loi impersonnelle appliquée par un juge anonyme. C’est la « désindividuation » qui permet l’avènement de la loi.

Mémoire exemplaire : la mémoire des camps

L’action de David Rousset illustre la mémoire exemplaire. Ancien prisonnier politique déporté à Buchenwald, il écrit plusieurs livres sur l’univers concentrationnaire. Mais il n’en reste pas là : en 1949, il publie un appel aux anciens déportés des camps nazis pour qu’ils prennent en main l’enquête sur les camps soviétiques toujours en activité. Rousset consacrera plusieurs années à combattre les camps communistes. S’il avait privilégié la mémoire littérale, il aurait passé sa vie à s’immerger dans son passé. En privilégiant la mémoire exemplaire, il se sert de la leçon du passé pour agir dans le présent. Non point en faisant disparaître l’identité de chacun des faits, mais en y relevant ressemblances et différences, en généralisant de manière limitée.

Autre illustration de mémoire exemplaire : en 1957, un fonctionnaire français, Paul Teitgen, ancien déporté de Dachau, démissionne de son poste de secrétaire de la préfecture d’Alger; il explique son geste par la ressemblance entre les traces de torture qu’il relève sur les corps des prisonniers algériens et celles qu’il avait personnellement subies dans les caves de la Gestapo à Nancy.

La mémoire oui, comme l’oubli, mais au service de la justice.

Mots-clés

paix et justice, mémoire collective, occultation des faits historiques


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dossier

Ébauche pour la construction d’un art de la paix : Penser la paix comme stratégie

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

Le texte à partir duquel cette fiche a été rédigée est à l’origine une communication au congrès « Histoire et mémoire des crimes et génocides nazis », Bruxelles, novembre 1992.

Fiche rédigée à partir d’un document envoyé suite à l’appel international à contribution lancé par la FPH pour l’organisation de la rencontre internationale sur la reconstruction du Rwanda (Kigali, 22-28 octobre 1994)co-organisée par la FPH et le CLADHO (Collectif des Ligues et Associations de défense des Droits de l’Homme).

Source

Articles et dossiers

TODOROV, Tzvetan, La mémoire et ses abus in. Esprit, 1993/07

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