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L’aide internationale en faveur de l’Afrique en question

Nelson BINDARIYE, Claire MOUCHARAFIEH

10 / 1994

Malgré l’aide financière et matérielle considérable dont bénéficie l’Afrique depuis des décennies, l’écrasante majorité de la population continue de vivre dans des conditions de grande misère et de détresse. Les flux financiers nets en direction de l’Afrique Sub-saharienne auraient atteint 17 milliards de dollars en 1992 et près de 19 milliards en 1993.

Pourtant, l’Afrique compte toujours le taux le plus élevé de mortalité infantile (7/1000). Sa durée moyenne de scolarisation, avec 1,6 année en 1992, est la plus courte du monde. Sa part dans la production mondiale est de moins de 2 % (1,7 %). Une vingtaine de pays africains sont engagés dans des conflits civils ouverts ou larvés, ce qui lui vaut plus de 6 millions de réfugiés et 17 millions de déplacés à l’intérieur de leur propre pays. Enfin, selon les prévisions de la Banque Mondiale, la moitié de la population de l’Afrique sub-saharienne vivra en l’an 2000 dans une pauvreté absolue.

L’aide internationale qui devient de plus en plus incertaine et de plus en plus difficile à obtenir, demeure cependant plus que jamais nécessaire. En tête des donateurs se trouvent sans conteste la Banque Mondiale (BM)et le Fonds Monétaire International (FMI). Les autres gros bailleurs de fonds sont l’Union Européenne et les organisations des Nations Unies.

Tous ces pourvoyeurs d’aide ont été mis sur pied par les gouvernements des pays industrialisés pour eux-mêmes mais aussi pour porter leur assistance comme leurs idées le plus loin possible dans le monde. Ainsi, ces institutions ont une mission spécifique auprès des pays aidés. Leurs réalisations sont régulièrement évaluées et leurs objectifs réajustés en fonction de la conception globale qu’ont du monde les puissants de l’hémisphère nord de la planète. Rien donc ne se fait au hasard. Dès lors, des questions se posent.

Pourquoi ne voit-on pas de progrès sensibles dans les pays africains ? Pourquoi certains pays régressent même, alors que l’aide continue à affluer ? L’aide internationale serait-elle insuffisante ou mal gérée ?

L’essentiel de l’aide octroyée par la BM ainsi que par d’autres institutions se fait sous forme de prêts. On vous fait bien comprendre qu’on vous aide si vous acceptez de vous endetter. En avez-vous le choix ? La plupart des pays africains sont tellement endettés que les prêts reçus antérieurement au nom de l’aide au développement sont devenus un lourd fardeau, un anti-développement. On a de plus en plus besoin d’aide, mais le service de cette dette hypothèque l’investissement. Par conséquent, le pays aidé se sous-développe. Face à cette situation paradoxale, les bailleurs de fonds ne cessent d’ajuster leur politique d’aide.

Ajustement des politiques par les donateurs

Face aux divers échecs, les donateurs s’interrogent et cherchent des mesures qui permettraient de ne pas donner l’impression que leur argent a été gaspillé mais qui assureraient en même temps des flux financiers sûrs et réguliers vers le Nord. Quatre axes sont progressivement intégrés dans leurs politiques d’aide :

A) La participation des populations : à l’unisson, les donateurs disent rechercher la promotion de la participation populaire dans l’identification et la gestion des projets. Mais, la plupart des aides devant passer par les gouvernements, l’attitude de ceux-ci est déterminante. Or les régimes dictatoriaux évitent la participation populaire; ils n’ont cependant pas souffert d’une défiance des bailleurs de fonds. Au contraire, loin de s’attaquer aux dictateurs, ceux-ci les ont plutôt protégés.

Une autre idée en vogue actuellement est la collaboration avec les ONG. On imagine que celles-ci pourront pallier les manquements antérieurs en ouvrant, pour les gros donateurs, une porte vers la participation populaire. La BM semble ainsi bien décidée à poursuivre sa coopération avec les ONG.

Initiée par la BM dans les années 70, la collaboration avec les ONG, a pris de l’ampleur ces vingt dernières années. Ainsi, le pourcentage des projets financés par la BM et exécutés moyennant une collaboration d’ONG est passé de 5 % en 1973 à 30 % en 1993. Les domaines de collaboration sont les activités relatives à la santé et la nutrition, l’environnement, l’agriculture et le développement rural en général. Les questions suivantes se posent actuellement : les ONG sont-elles prêtes à faire face à ce type coopération ? Ne vont-elles pas se faire manipuler par les bailleurs de fonds ? Les gouvernements africains vont-ils laisser les ONG s’insérer entre eux et les donateurs alors même qu’ils considèrent souvent comme un manque à gagner l’argent qui va directement vers les ONG africaines ?

La « conditionnalité » : emprunté à la langue anglaise, ce mot traduit toute une politique des puissants de l’hémisphère Nord pour qui les aides doivent être assorties de conditions. Celles-ci concernent plusieurs domaines : l’engagement des Etats du Sud à s’ouvrir au processus de démocratisation, le respect des droits de la personne humaine, la transparence dans la conduite des affaires publiques mais aussi l’efficacité dans la gestion économique et financière. Ces conditions deviennent de plus en plus rigoureuses.

L’application de la conditionnalité implique une nette ingérence dans le fonctionnement des Etats. Les créanciers évaluent en effet la conduite des affaires et prennent ensuite unilatéralement des décisions coercitives. Des Etats africains (dont le Kenya) ont déjà vu des aides coupées. Le cas du gouvernement rwandais actuel est très révélateur. On lui demande de liquider sa dette afin de lui accorder un nouveau prêt alors qu’on sait qu’il ne dispose même pas du minimum vital !

De manière générale, les Africains considèrent que la conditionnalité n’est pas autre chose qu’une forme moderne de colonisation. Ceci dit, le débat reste ouvert : certains pensent qu’une telle pression poussera les dictateurs à jeter du lest et à accepter la démocratisation. D’autres pensent que l’on risque ainsi d’aboutir aux résultats inverses à ceux escomptés dans la mesure où, sans aide, les pays victimes continueront à s’enfoncer dans la misère et seront de plus en plus incapables de répondre aux exigences de la démocratie. La situation se présente donc très mal pour les gouvernements et pour les peuples africains.

L’Afrique est acculée à prendre des initiatives. Des débats entre donateurs et « assistés » sont nécessaires afin d’aboutir à un modus vivendi. Ici les habitants du Nord, notamment ceux qui sont membres d’ONG ou qui connaissent à la fois les structures du Nord et celles du Sud peuvent jouer un rôle. Quoi qu’il en soit, les dirigeants africains n’ont pas le droit de se réfugier derrière les difficultés économiques du moment pour refuser l’ouverture, si nécessaire, à la démocratie à laquelle aspirent les peuples africains.

Mots-clés

évaluation, échec, dépendance économique, financement du développement, ONG, Etat et société civile, bailleur de fonds, banque mondiale, dette extérieure, accès aux systèmes financiers, paix et développement


, Afrique

dossier

Ébauche pour la construction d’un art de la paix : Penser la paix comme stratégie

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

L’auteur est le Secrétaire Général Adjoint du département Afrique à CIDSE, une coordination internationale d’ONG catholiques oeuvrant en faveur du développement; son siège social est en Belgique. Le texte original, trop long, a été coupé en deux; voir fiche portant le même titre (2).

Séminaire sur la reconstruction du Rwanda, Kigali, 22-28 octobre 1994

Source

Texte original

CIDSE (Coopération Internationale pour le Développement et la Solidarité) - 16 rue Stévin, 1040 Bruxelles, BELGIQUE - Tel (19)32 2 230 77 22 - Fax (19)32 2 230 70 82 - Belgique - www.cidse.org - postmaster (@) cidse.org

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