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L’expérience de la société civile brésilienne sous le régime autoritaire (1964-1985)

Luíz Alberto GOMEZ DE SOUZA

10 / 1994

Au Brésil, le processus de développement de la société civile s’est toujours trouvé étroitement dépendant de l’Etat. Au cours de la période précédant la dictature militaire, entre 1950 et 1964, c’est l’Etat qui constituait l’axe central des programmes sociaux, comme le montre la création de la SUDENE, Superintendance pour le Développement du Nordeste, en faveur du développement de cette région, frappée par la misère et de terribles sécheresses, ou de la SUDAM, Superintendance pour l’Amazonie. De même, l’émergence du mouvement syndical, dans les années 40, s’est faite sous l’égide et le contrôle du ministère du Travail. Sous le régime militaire autoritaire (1964-1985), la société a cherché à s’organiser hors du cadre étatique, voire parfois contre l’Etat. Les partis politiques traditionnels ont disparu au profit d’un système bipartite de création totalement artificielle et les syndicats officiels ont perdu ce qui pouvait leur rester de capacité revendicative.

Le rôle de l’Eglise catholique

Dans un premier temps, seul s’est maintenu l’espace de liberté offert par l’Eglise catholique. Grâce au respect qu’elle inspirait et au prestige international dont elle jouissait, mais aussi en raison de la présence en son sein d’une frange conservatrice favorable au régime autoritaire, l’Eglise a en effet pu demeurer une plate-forme de discussion où il était possible d’aborder librement les problèmes sociaux et d’où ont émergé diverses initiatives destinées à faire face aux problèmes de l’accès à la terre, du logement, de l’emploi, de la santé, etc. C’est ainsi qu’apparurent dans les années 70 les Communautés ecclésiastiques de base et la Commission pastorale de la Terre.

Peu après, toutefois, à mesure que le régime autoritaire relâchait son emprise, les associations de résidents, clubs de mères de familles, mouvements d’entraide contre la hausse des prix, mouvements de jeunes et autres mouvements de lutte pour les droits de l’homme ont commencé à se développer, à partir notamment des mouvements constitués au sein de l’Eglise elle-même. Des professionnels contraints de quitter l’université ou privés de leur emploi dans la fonction publique ont créé des organisations non-gouvernementales (ONG) dont la vocation était de prodiguer conseils et autres services aux mouvements populaires. C’est ainsi que s’est progressivement constitué un vaste réseau d’organisations relevant de la société civile.

Les difficultés rencontrées

Les problèmes rencontrés par la société civile pendant cette période étaient de natures diverses :

1) la répression et la censure : pour s’en protéger, il a fallu compter sur l’appui de l’Eglise catholique, de membres renommés des professions libérales (avocats, universitaires, journalistes), d’organisations nationales (l’Association brésilienne de la presse et l’Ordre des avocats du Brésil), des ONG nationales elles-mêmes et d’ONG internationales (comme Amnesty international).

2) la dépendance par rapport à l’aide extérieure : d’origine principalement internationale, le financement provenait d’agences européennes, canadiennes et, dans une moindre mesure, américaines, en raison d’une certaine méfiance de la part des secteurs les plus fortement politisés. Plusieurs de ces organisations étaient liées à des mouvements d’obédience religieuse (CCFD et CIMADE pour la France, Misereor et Adveniat pour l’Allemagne, CEBEMO, ICO et VASKENATIE pour les Pays-Bas, Développement et Paix pour le Canada, etc.). D’autres étaient liées à des groupements politiques sociaux-démocrates (Friedrich Ebert en Allemagne). Cette situation s’est traduite par une certaine dépendance et a même entraîné une crise lorsque ces agences ou grosses ONG ont réduit le flux des financements destinés à l’Amérique Latine, au profit de l’Afrique, devenue prioritaire, puis de l’Asie, objet d’un intérêt croissant, et plus récemment de l’Europe de l’Est.

La grande difficulté consistait à utiliser dans l’immédiat l’aide internationale, mais de façon à pouvoir ensuite poursuivre les actions en cours au moyen de ressources propres, autrement dit parvenir à un certain niveau d’autofinancement, même partiel, et rechercher des subventions nationales. De plus, plusieurs de ces projets appuyés de l’extérieur avaient, dans une première étape, « vu beaucoup trop grand » par rapport aux crédits disponibles ou engendré une bureaucratie interne qui absorbait une bonne part de leurs ressources, la raison d’être de ces projets étant parfois davantage d’employer des technocrates exclus de la fonction publique ou de l’université que de rechercher véritablement des réponses aux besoins de la société.

3) La continuité du tissu associatif : certains ont reproché à nombre de ces initiatives leur caractère ponctuel et leur courte durée de vie. Ce n’est pourtant pas nécessairement un défaut. Le contraire, en effet, pourrait être pire : des mouvements et des associations se maintiennent parfois par la seule force de l’inertie et de la routine, et continuent à exiger un financement même après avoir réalisé leurs objectifs. Il est souvent plus facile de créer une association que de la supprimer. L’important, comme nous le montre l’expérience brésilienne, ce n’est pas tant la continuité des associations que leur capacité à se transformer, voire même à disparaître et céder la place à d’autres lorsque l’évolution des besoins de la société le justifie. La société civile est un lieu de grande mobilité et l’apparition ou la disparition continuelles d’associations ou de mouvements peuvent être signe de vitalité.

4) Des rapports difficiles avec les formations politiques : sous le régime autoritaire, de nombreuses formations politiques d’opposition se trouvaient dans la clandestinité et l’une de leurs tactiques consistait à agir par le truchement des associations de la société civile. Plusieurs de ces partis, qui se posaient comme l’avant-garde du mouvement populaire, avaient adopté un comportement manipulateur et autoritaire. De plus, ils disputaient leur hégémonie à d’autres formations de gauche. Une attitude, parfois en porte-à-faux avec la spontanéité et l’esprit participatif de divers mouvements. C’est ainsi, par exemple, qu’à Sao Paulo, un mouvement de défense des consommateurs pauvres, le « Mouvement du coût de la vie », particulièrement bien implanté dans les banlieues de la ville, s’est trouvé au centre de luttes d’influence entre deux formations de gauche. La victoire de l’une d’entre elles, qui a pris de facto les rênes du Mouvement, s’est traduite par une perte nette de vitalité et l’éloignement de nombreux responsables populaires locaux.

Mots-clés

dictature, Etat et société civile, évaluation, ONG, association, église


, Brésil

dossier

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

L’auteur de la fiche est membre du Centre Joao XXIII/Ibradès. le texte original, traduit du portugais, a dû être coupé en deux. Voir la deuxième partie, sous le titre « Problèmes et expériences de la société civile brésilienne depuis la fin du régime autoritaire ».

Fiche rédigée à partir d’un document envoyé suite à l’appel international à contribution lancé par la FPH pour l’organisation de la rencontre internationale sur la reconstruction du Rwanda (Kigali, 22-28 octobre 1994) co-organisée par la FPH et le CLADHO (Collectif des Ligues et Associations de défense des Droits de l’HOmme).

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