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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Les méfaits de l’aide internationale

François PONCHAUD, Claire MOUCHARAFIEH

10 / 1994

Dans les camps de réfugiés, avant l’ouverture du Cambodge, nous avions coutume de dire : « Après le régime des Khmers rouges, l’occupation vietnamienne, un dernier fléau s’abattra sur le Cambodge : les ONG ». La prédiction s’est hélas vérifiée. Au Cambodge, plus de 150 ONG se sont abattues sur le pays ; il semble que ce soit un label de qualité de travailler au Cambodge ! Pour certaines c’était tout simplement l’occasion de se faire un argent facile, dans un contexte où il n’existe aucun contrôle financier sérieux…. On fait un peu tout et n’importe quoi, sans se poser la question préalable : « De quoi le pays a réellement besoin ? »

Pour pouvoir travailler au Cambodge, certaines ONG de notoriété internationale versent de l’argent aux autorités locales - l’une a versé 120 000 $ au premier ministre de l’époque - alimentant ainsi la corruption. L’argent distribué à tout va, les salaires disproportionnés de leur personnel par rapport à la population (150 à 250 dollars représentent au Cambodge une fortune…), créent de nouveaux privilégiés de la « charity business », détournent les regards de la production locale -pourtant la seule à pouvoir créer une richesse nationale- vers des emplois de type tertiaire, tributaires de l’étranger… Le recrutement des ONG se fait par copinage ou par réseaux familiaux. La formation d’un personnel à l’esprit caritatif ou de solidarité est, pour la plupart du temps, absente. Trop d’ONG prennent la place des autorités locales, trop heureuses de se décharger temporairement d’un fardeau. On peut donc honnêtement se poser la question : après le départ de telles ONG, que restera-t-il de positif pour le pays ?

Avec l’expérience, les parrainages individuels d’enfants sont à proscrire absolument ! On favorise quelques enfants, généralement les plus débrouillards, qui deviennent rapidement des privilégiés, et le font sentir autour d’eux, alors que les plus pauvres sont exclus. Si l’on tient à organiser des parrainages personnalisés, il faut imposer que l’on puisse « parrainer » une école, un village, ou un groupe de villages, mais pas des individus.

Sans doute les ONG sont-elles un moyen facile et souple utilisé par certains gouvernements pour aider le Cambodge sans s’impliquer dans des accords politiques ou économiques bilatéraux. Cela présente des avantages, surtout dans une période où la représentation du pouvoir n’est pas très établie, mais aussi une anarchie regrettable. Il serait pourtant souhaitable que les gouvernements s’impliquent davantage car ils sont plus en mesure d’exiger des contreparties (planification, vérification, présence d’experts, etc…), ce qu’une ONG ne peut faire sans crainte de se faire mettre à la porte du pays.

On pourrait, par extension, réfléchir utilement aux fonds de l’ONU pour ses opérations « type APRONUC » : 3 milliards de dollars ont été dépensés pour une opération dont deux des principaux objectifs n’ont pas été atteints - le désarmement des factions et la contrôle de l’administration en place - là encore par manque de volonté politique affirmée. La solde des fonctionnaires de l’ONU, et même des soldats de l’APRONUC a été considérée comme une insulte à la misère ambiante : le simple soldat de l’ONU recevait comme argent de poche quotidien (en plus de son salaire), dix fois le salaire mensuel d’un instituteur. Comment dans ce contexte donner au peuple khmer la volonté de rester au pays pour y travailler durement en gagnant peu et honnêtement? Le vol du matériel de l’ONU en fin de mission, quand il n’était pas le fait des soldats mêmes de l’APRONUC, n’était, somme toute, que légitime aux yeux de beaucoup… Enfin, la composition du corps de l’APRONUC était plus que discutable : comment des contingents venus de pays qui violent en toute impunité les principes des droits de l’Homme pouvaient-ils prétendre venir aider à les instituer au Cambodge ?

Le drame du Cambodge actuel est le manque de dirigeants politiques qui aient un réel souci pour l’intérêt national. Comment plaquer un idéal démocratique à l’occidentale dans une société où les liens familiaux au sens élargi restent si prégnants ? Dans une mentalité de type karmique, chaque fonctionnaire, surtout haut placé, ne s’intéresse qu’à combler son appétit illimité d’argent et de pouvoir, sans aucune considération morale pour le pauvre, « malchanceux » à cause de son karma. Il faut une conversion personnelle aux idéaux de justice et de fraternité, qui en dehors de la réthorique, ne sont guère passés dans les faits. Le pouvoir et les aides venues de l’étranger sont confisqués par un petit groupe de personnes apparentés. Les laissés-pour-compte risquent fort de se lancer, un jour, dans une révolte aussi violente que celle des Khmers rouges, si une idéologie « paupériste », de type nationaliste ou autre, parvient à les motiver. Comment parvenir à faire donner la parole au peuple, pour qu’il puisse réaliser les efforts de solidarité qu’il entrevoit nécessaires ?

Mots-clés

ONG, échec, Etat et société civile, corruption, dépendance économique, éthique du service public, ONU, paix et développement


, Cambodge

dossier

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

L’auteur de la fiche est un prêtre des Missions Etrangères de Paris qui chemine aux côtés du peuple Khmer depuis 29 ans. Il s’agit d’un des meilleurs spécialistes du Cambodge, auteur de l’ouvrage « Cambodge année zéro »(1977).

Texte envoyé de Phnom Pehn à la suite de l’appel international à contribution lancé par la FPH pour l’organisation de la rencontre internationale sur la reconstruction du Rwanda (Kigali, 22-28 octobre 1994) co-organisée par la FPH et le CLADHO (Collectif des Ligues et Associations de défense des Droits de l’Homme).

Espace Cambodge - 98 rue d'Aubervilliers, 75019 Paris, FRANCE.

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