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Les enfants non-accompagnés dans les camps de premier asile

Marie De la SUDIERE

12 / 1995

Tous les enfants réfugiés ont vécu le déracinement, la perte d’un ou plusieurs membres de leurs familles et de leurs maison, l’incertitude, des difficultés multiples et dans bien des cas la violence directe, mais l’enfant réfugié non accompagné a en plus, et c’est primordial, perdu ses parents.

L’enfant « non accompagné » est un mineur (moins de 18 ans), séparé de ses deux parents et qui n’est pas pris en charge par un adulte responsable de lui (définition du HCR, reprise par l’UNICEF et le CICR.

Les enfants non accompagnés peuvent avoir été séparés de leurs parents, ou s’être perdus en chemin accidentellement; ils peuvent être orphelins, ou s’être enfuis de chez eux; ils peuvent avoir été abandonnés, avoir été enrôlés de force dans l’armée ou dans des groupes de guérillas ou encore avoir été confiés à d’autres personnes (cas vietnamien). Ils ne sont donc pas a priori des orphelins.

La recherche des parents

Une des aides les plus importantes que l’on peut offrir à ces enfants est la recherc he de leurs familles. Depuis la tragédie des « boat people », les grandes agences de l’ONU - UNICEF, HCR, CICR, développent aujourd’hui des programmes de recherche. Il faut intervenir très rapidement et intercepter l’enfant dès qu’il traverse la frontière : il est alors généralement accompagné d’une ou deux personnes qui le connaissent bien ou même vaguement, sinon il ne survivrait pas. Ce sont ces personnes qui connaissent l’histoire de ces enfants et aident à son identification.

Le CICR par exemple étab lit pour chaque enfant un formulaire, informatise les données, puis installe des antennes dans les camps, où la famille, qui recherche de son côté ses enfants, donne son nom et remplit un formulaire. Ce n’est pas toujours facile : beaucoup de familles illettrées n’osent pas faire de demandes. Quelquefois aussi, des enfants déclarent que leurs parents sont morts, alors qu’ils sont vivants, afin sans doute de ne pas avoir à effectuer un second travail de deuil.

La responsabilité juridique des camps de premier asile

Le pays de premier asile a la responsabilité juridique de ces enfants et en conséquence le devoir de leur accorder les mêmes droits qu’aux enfants nationaux. En même temps, le HCR a théoriquement pour mandat d’assurer la protection des r éfugiés et d’aider les gouvernements, mais dans la pratique cette situation est souvent source de conflits politiques et le HCR n’a pas beaucoup de recours par rapport au gouvernement concerné, notamment quand celui-ci a des liens particuliers avec celuidu pays d’origine du mineur non-accompagné. Ainsi, à la frontière thaïlandaise, en 1981, un camp fut investi par une brigade de Khmers rouges qui a enlevé plus de 300 enfants sous l’oeil passif et complice des gardes du camp. Il faut être très vigilant vis-à-vis de tout abus et dérapage, même si la juridiction revient en dernier instance à l’Etat du premier asile.

Les effets pervers du droit et du devoir d’ingérence

Qui assure la prise en charge quotidienne d’un enfant qui n’a plus de parent ? Les in terventions sont multiples : il y a d’abord le pays d’origine, d’autres pays mus par certains intérêts, les ONG internationales, les ONG locales, énormément de groupes religieux et bien sûr des groupes politiques. Tous projettent leur propre vision des choses sur la manière d’élever les enfants, s’ils doivent être placés dans des orphelinats, installés dans des familles d’accueil, remis à leur communauté, envoyés à l’étranger pour être adoptés etc… A la minute où l’enfant-réfugié traverse la frontière, il devient une proie. Le monde entier vient à son secours, avec des théories parfois contradictoires. L’UNICEF, par exemple, se bat pour maintenir les enfants là où ils trouvent à la frontière, et se refuse à les faire adopter tandis que les camps sont régulièrement investis par des Occidentaux qui tentent de faire adopter les enfants, en France, en Europe, aux Etats-Unis.

Le droit de la communauté d’origine

La communauté d’origine de l’enfant aura plus ou moins de possibilité et de droit d’intervenir. Faut-il lui laisser tout pouvoir sur l’enfant ? A priori oui, mais la pratique montre qu’il y a de nombreux cas où elle ne parvient pas à résister à des pressions politiques visant par exemple à faire enrôler ces enfants dans des guérillas, ou les faire adopter. Ou bien, les pressions communautaires peuvent concerner les choix de prise en charge, comme l’installation dans des centres. C’est pourquoi nous encourageons la formation de comités qui puissent conseiller le HCR, les ONG etc..

Il faut aussi tenir compte de l’émotion que suscitent les mineurs non accompagnés chez les responsables d’ONG et d’organisations internationales, qui ont tendance à cristalliser leurs opinions et à exercer un droit de regard parfois sans limite. C’est donc très important qu’il y ait plus d’une personne qui décide, que des comités se constituent et qu’une distanciation minimale soit exercée.

Trouver des familles de substitution : une méthode encore expérimentale

A l’UNICEF, nous pensons de plus en plus qu’il est important que ces enfants soient pris en charge en placement familial par les réfugiés eux-mêmes qui reçoivent une aide.

Nous choisissons de petites familles (8 personnes au maximum) parmi les réfugiés; le père et la mère de substitution doivent impérativement traiter le mineur « adopté » de la même manière que leurs autres enfants. Les cuisines sont communautaires, de manière à ce que le mineur adopté soit socialisé dans le groupe. Cette méthode, mise au point en 1981-1982 au Cambodge, a été expérimentée depuis un peu partout dans le monde.

A Goma, lorsque nous avons tenté de la mettre en pratique, nous nous sommes retrouvés en charge d’énormes orphelinats abritant 1000 à 1400 enfants… Les (vrais) orphelins étaient déjà très nombreux (pour beaucoup, les parents sont morts du SIDA) et la réponse institutionnelle à cette situation a été de créer des orphelinats. Aujourd’hui, les spécialistes des névroses traumatiques se précipitent au Rwanda, alors qu’il faudrait au préalable essayer de donner à ces enfants l’affection dont ils ont besoin et une prise en charge individualisée. Le vrai enjeu est de recréer un cadre de vie qui soit un milieu thérapeutique au sens large du terme… C’est possible, on l’a fait dans d’autres camps.

Mots-clés

réfugié, victime de guerre, enfant, camp de réfugiés, droits des enfants, protection des populations, ONU, aide psychologique, famille, CICR, UNICEF, Etat et société civile, ONG internationale, convention de Genève, pouvoirs publics, rôle de l’Etat


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dossier

Ébauche pour la construction d’un art de la paix : Penser la paix comme stratégie

Expériences et réflexions sur la reconstruction nationale et la paix

Notes

Marie de la Sudière est Senior Advisor à l’UNICEF (Nairobi), responsable du programme sur les mineurs non accompagnés; présente dans le camp de réfugiés de Goma (Zaïre) depuis l’été 1994.

Intervention orale dans le cadre du séminaire international organisé par le Centre International de l’Enfancesur le thème « Quelle protection pour les enfants réfugiés », Paris, 13-14 Octobre 1994.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,… ; Entretien

Entretien avec Marie DE LA SUDIERE

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