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Des sphinx, des licornes et autres chimères...

Trois approches de relations entre culture et développement face aux pratiques sociales

Luce KELLERMANN

10 / 1994

Dans les mythes anciens, on trouve tout un peuple d’êtres fabuleux, hybrides, craints et respectés qui symbolisent le passage entre deux mondes, échappant à l’un et à l’autre, tenus pour vrais bien qu’irréels. De même aujourd’hui, de nouveaux "monstres", de nouvelles configurations sont en train de naître, difficiles à identifier parce qu’aux formes encore floues et incertaines, tendant à traduire les rapports contradictoires qu’entretiennent la culture et le développement. "L’enjeu porte fondamentalement sur la compatibilité (autre que verbale)entre deux ensembles de pratiques sociales", celles qui caractérisent, d’une part, le développement, entendu dans le sens que lui confèrent le plus couramment le monde occidental et les grandes organisations internationales (ONU, UNESCO, etc.)et les pratiques, d’autre part, dont les multiples formes permettent d’affirmer la diversité des cultures. Les formules telles que "dimension culturelle du développement", "développement culturel" font problème. Il s’agit donc de repérer et d’expliquer les manières dont certains acteurs et individus et groupes de populations arrivent à concilier les exigences d’un développement selon un modèle prétendu universel et celles de leur propre identité culturelle.

A cet égard, trois courants de pensée peuvent être dégagés. D’après certains auteurs africains, pour accéder au rang de sociétés "travailleuses et productives", il n’existe pas d’autres solutions que de faire table rase du passé et de la tradition et de leur substituer la rationalité de l’esprit scientifique et technique et de toutes les implications qui en découlent.

Pour d’autres au contraire, tels les habitants de l’île de Tanna dans l’archipel des Vanuatu, c’est l’affirmation de la coutume et le rejet du "progrès" fondé sur la seule acquisition individuelle des biens matériels qui est préconisée. Là, le développement n’est pas refusé : tout dépend de son accommodement possible avec les liens traditionnels ainsi que de la qualité de celui qui le propose.

Selon une troisième approche, les échecs du développement dans le Tiers Monde sont dus à la méconnaissance des conditions symboliques qui doivent être réunies pour donner sens aux connaissances, technologies, systèmes de production qui font l’objet de transferts mais qui, faute de soubassement culturel, en restent au stade d’"objets de consommation mimétique". Le tiers Monde est dans l’ensemble "déculturé". Il ne croit plus vraiment à ses propres mythes(sauf sous la forme fondamentaliste), mais il n’est pas non plus vraiment occidentalisé, même si les membres des classes dirigeantes en donnent l’illusion. Il lui manque tout ce qui constitue "la culture du développement" (rationalité du comportement, individualisme, priorité accordée à l’accumulation de biens, respect de l’Etat ou de la firme comme bien commun, etc.). qui pourrait lui donner vie. Car pour fonctionner, "l’économie a besoin de la non-économie". La prétendue universalité culturelle du développement n’existe pas. Là où celui-ci s’implante, il véhicule avec lui sa culture d’origine (la culture occidentale)et met en péril les autres cultures. Dépouillé de son "contenu symbolique", livré à la seule consommation de signes extérieurs, il est incapable d’enclencher un projet social novateur, de promouvoir des sujets-acteurs.

Le développement repose sur des présupposés qu’il convient d’éclaircir. En général, la priorité est accordée à ses aspects quantitatifs reconnus "réels" et mesurables à l’aide d’instruments de l’économie conventionnelle alors que ce sont les aspects qualitatifs non mesurables qui appartiennent au système symbolique dont dépend l’émergence d’une dynamique de changement. Le développement est souvent assimilé au bien être. A voir ce qui se passe dans les sociétés dites développées, (accroissement de la pauvreté, désastres écologiques), il est évident qu’il est loin de rendre automatiquement les gens heureux. Certes, toutes les sociétés aspirent au mieux être, mais non de manière uniforme. Le présupposé selon lequel "le changement social doit être toujours et partout déterminé par une maximisation des profits ou une accumulation des biens", n’est pas également partagé ni dans les pays du Nord où "l’appât du gain ne s’est pas entièrement substitué à l’esprit du don", ni dans les pays du Sud. Chez ceux-ci, les formes de développement importées et imposées, sont le plus souvent détournées à l’avantage de stratégies sociales qui n’ont rien à voir avec le projet dominant. Ce qui est désigné par les développeurs rationnellement comme un échec, est parfois considéré comme une réussité par les groupes de populations, en présence, les uns et les autres acteurs ne poursuivant pas les mêmes finalités, ne partageant pas les mêmes valeurs. L’existence d’une secteur informel actif, "le capitalisme du pauvre", en apporte la preuve.

Des indices de changement social peuvent partout être observés à partir de multiples pratiques sociales au Sud comme au Nord où pourtant le modèle de développement garde toute sa force. Mais il n’apparaît plus comme la voie d’avenir inéluctable et son caractère d’universalité est fortement mis en doute.

Mots-clés

pratique sociale, acteur social, développement culturel, culture et développement, changement social, identité culturelle


, Afrique, Asie

Commentaire

Parmi les nombreuses analyses qui tentent de définir les rapports ambigus qu’entretiennent la culture et le développement, celle-ci a l’avantage de s’appuyer sur des observations et des réflexions émanant pour la plupart de penseurs et auteurs issus de pays du Tiers Monde, directement concernés. Elle fait état des transformations en cours qui peuvent être constatées et qui laissent augurer au Sud comme au Nord, l’émergence d’autres façons d’envisager le développement en relation avec la diversité et l’évolution des cultures. Elle a le mérite d’attirer l’attention de manière originale sur l’importance des éléments invisibles et sur le rôle de l’imaginaire dans le processus de développement, ce dont les agents du développement n’ont pas toujours conscience.

Source

Articles et dossiers

RIST, Gilbert, La culture en otage, EADI/UNESCO, 1994

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