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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Contribution à la problématique du lien social

L’odyssée de Roberto, 1ère partie

Jean PAVAGEAU

02 / 1994

Pour préparer son départ du Mexique, Roberto a dû entrer en relation avec le réseau nécessaire à la réussite du passage; c’est toute une économie, une somme de rapports sociaux qui entrent en jeu dans l’acte migratoire illégal : recours au passeur, à l’usurier, contacts avec les parents et amis installés là-bas et qui ont migré de cette manière. Lorsqu’il arrive à la frontière, une fois payé le "coyote", Roberto est accueilli par Heberto; ce maître d’école bilingue à l’école de Tarecuato, est à Los Angeles depuis trois ans. Heberto habite avec huit autres compagnons une petite maison dans la Findlay Avenue; il est responsable de la maison et joue un peu le rôle de père pour ces jeunes. Dès son arrivée, Roberto est pris en charge par la communauté; une fois qu’il aura trouvé un travail, il s’acquittera de tous les frais engagés à cette occasion. Il doit s’accoutumer rapidement aux règles de la vie collective, participer à son tour au nettoyage, aux courses, à la cuisine. Avec cette intégration s’achève la première étape du rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte que constitue la migration vers le Nord. Les conditions de vie sont marquées par le rythme du travail, certains travaillant de jour, d’autres de nuit; il s’agit d’une organisation matérielle mais aussi sociale très particulière, une communauté dont l’équilibre est très précaire; les membres de cette communauté doivent faire l’apprentissage d’une manière d’être ensemble très spécifique, qui demande attention, autonomie, respect mutuel. Sur la base d’un lien communautaire acquis au Mexique, les participants doivent inventer une forme de vie sociale adaptée aux nécessités de la vie aux Etats Unis, d’une autre notion du travail, du temps, de l’argent, de la vie individuelle et de la vie collective.

Le premier emploi de Roberto consiste à nettoyer des bureaux et des magasins, la plupart du temps la nuit; il découvre rapidement une autre notion du travail : celui-ci implique l’autonomie et la responsabilité individuelle. Liée à l’expérience du travail, Roberto fait aussi l’apprentissage d’une autre notion du temps; en Californie, chacun doit gérer "son temps" de manière individuelle, avec un souci d’efficacité, voire de rentabilité. Le temps consacré au lien social dans la maison, est difficile à organiser, mais l’appartenance à la même communauté d’origine et le fait de partager la même condition de migrant font que, comme le dit Roberto, chacun se sent "en lien" avec les autres membres de la maison. Se développe aussi chez le jeune migrant une autre perception de l’argent et des rapports sociaux que celui-ci façonne; l’organisation d’une migration réussie, la programmation des emplois dans le sens d’une réussite sociale, l’accumulation d’un capital en vue d’un retour au pays, supposent un minimum de rationalisation et d’organisation économique, un rapport à l’argent autre que celui pratiqué dans le cadre de la communauté.

L’expérience du jeune migrant en Californie en tant qu’acteur passe par l’apprentissage de l’autonomie; elle passe aussi par la nécessité de se faire reconnaître en tant que personne individuelle et la nécessité de reconnaître l’autre différent. Il faudrait pouvoir rapporter tous les petits faits vécus au quotidien par le migrant, qui vont du racisme visuel à la brimade administrative, la dénonciation par un tiers de sa condition de clandestin, l’atteinte aux droits de l’Homme et parfois la mort. L’imaginaire d’opposition des anglo-saxons est particulièrement développé pour voir dans tout mexicain un être violent, amoral, un voleur, un dealer ou un meurtrier en puissance. Il arrive cependant que l’expérience individuelle aille à l’encontre du poids de ces imaginaires collectifs. Roberto reconnaît que son employeur le traite bien, qu’il le rémunère correctement; "il vaut mieux un patron gringo qu’un patron chicano (mexicain installé aux USA), dur et méchant envers nous". Avec ces exemples on peut parler d’une gestion satisfaisante du rapport interculturel.

Au bout de quelques mois passés aux Etats-Unis, Roberto partage sa condition de travailleur immigré avec d’autres mexicains et latinos, mais aussi avec des travailleurs américains dans le syndicat ouvrier; ce lien lui paraît nécessaire pour défendre les droits du travail et parfois tout simplement les droits de l’Homme. Dans le même temps, Roberto observe la vie civique et la vie politique aux Etats-Unis. Sans avoir le sentiment qu’il s’agit du modèle parfait de la démocratie, il perçoit cependant le décalage qui existe avec le système mexicain dominé par les caciques et le parti-Etat, marqué par la corruption et des liens bloquants à tous le niveaux; il nous fait part de son étonnement de voir le citoyen américain apte à s’exprimer individuellement ou collectivement et à se lier à travers les nombreux groupes et associations.

Mots-clés

acteur social, relations sociales, insertion sociale, migration, autonomie, jeune, interdépendance culturelle


, Mexique, Etats-Unis, Tarecuato, Los Angeles

Notes

Intervention au colloque "Transformations sociales : processus et acteurs", Perpignan, 1994, organisé par l’ARCI et l’Université de Perpignan.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

PAVAGEAU, Jean

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