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Nouvelles légitimités et violence urbaine à Caracas

Yves PEDRAZZINI

12 / 1994

Au Venezuela, le vieux rêve d’une ville à la croissance contrôlée, planifiée, aux services efficaces et adaptés aux besoins de l’ensemble de la population, où le développement de technologies s’inscrirait dans un projet démocratique, ce rêve s’est d’ores et déjà brisé contre la réalité post-pétrolière. La déstructuration urbaine de Caracas s’est traduite par une détérioration tragique des conditions de vie de la très grande majorité de la population et l’impossibilité pour la plupart d’accéder aux mécanismes d’intégration et de socialisation (famille, école, travail). Pour faire face à cette situation, les habitants des barrios -quartiers populaires auto-construits- ont développé de nouvelles stratégies, ensemble de pratiques, valeurs, règles et comportements que nous avons appelé la "culture d’urgence", le nouvel état de la culture urbaine. Elle s’exprime dans les ruses de l’économie informelle, les modèles de relations sociales de la "post-parenté" populaire et les règles du nouveau jeu des familles (familles-réseau, bandes, matriarcat), les invasions et occupations de terrains, toutes activités marquées par l’urgence sociale. La culture d’urgence n’est pas la culture des marginaux. C’est au contraire une réponse active de tous ceux qui sont affectés par la crise et la déstructuration de la métropole et par les erreurs programmées de l’économie pétrolière. C’est la culture de la majorité dominée politiquement et militairement. Ses modes d’expression sont multiples. Certains sont violents, ce sont les formes "dures" de la culture d’urgence par les quelles s’expriment le plus radicalement les nouveaux modèles sociaux. Dans la situation actuelle (deux tentatives de coup d’Etat en 1992, emprisonnement du Président pour malversation en 1993, effondrement du système bancaire en 1994), et depuis les émeutes du 27 février 1989, explosion de la pauvreté critique et de l’urgence sociale que vit la population urbaine du Venezuela, la culture d’urgence est une culture par obligation, développée au jour le jour par plus de la moitié de la population urbaine, nouveaux "destins vernaculaires" où la violence ne résulte d’aucun fatalisme, mais d’un certain nombre de facteurs sociaux connus et accumulés depuis de longues années.

Malandros, bandes et enfants de la rue sont les figures extrêmes de cette culture dont la légitimation n’est plus l’affaire du pouvoir, mais celle du barrio aux prises, entre exclusions et insurrections, avec sa propre histoire. La légitimité de cette culture, de ces pratiques et valeurs d’urgence vient du fait que la société urbaine entière s’est abîmée dans la métropole déstructurée et que le barrio, qui n’est plus qu’un radeau, se retrouve plutôt mieux préparé que d’autres à flotter. On peut y voir le repaire d’habitants "affreux, sales et méchants", mais les jeunes gens modernes des beaux-quartiers, enfants de politiciens corrompus retirés à Miami, n’auront jamais leur pertinence sociale dans le paysage urbain chamboulé. Les nouvelles légitimités sont celles de ces populations marginalisées qui résistent aux politiques d’austérité en inventant de nouveaux tracés économiques. Et ce qui différencie ces "nouvelles légitimités sociales" nées de l’urgence et perpétuées dans la violence et la précipitation, ce n’est pas que certaines soient légales et d’autres pas, mais bien que l’Etat ait choisi de légitimer certaines formes d’expression de la culture d’urgence en réprimant certaines autres. Mais jusqu’à quand ces dernières resteront-elles illégitimes ? Les trois figures extrêmes de la culture d’urgence n’ont jamais été prises en compte pour ce qu’elles sont réellement : les produits d’un nouveau modèle de socialisation, caractéristiques des métropoles latino-américaines des années 90, et la préfiguration du siècle avenir : urbain, conflictuel et populaire.

Mots-clés

quartier précaire, violence, jeune, exclusion sociale


, Venezuela, Caracas

Notes

Jeunes en révolte et changement social. Une sociologie de l’illégitimité au Mexique, au Venezuela, en France et au Portugal.

Source

Livre

PEDRAZZINI, Yves; SANCHEZ, Magaly, L'HARMATTAN, 1994 (France)

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