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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Le temps des métropoles

Yves PEDRAZZINI

1995

Quand, dans dix mille ans, des peuples devenus de purs cerveaux, redevenus de sages pasteurs ou continuant à être des sauvages urbains, parleront de notre temps, celle du tournant du millénaire, ils en parleront certainement comme du "temps des métropoles". Avant cette époque, il n’y avait que des villes et des villages, ou alors des campagnes, des déserts, des forêts; après, il y a fort à parier qu’il n’y aura plus de métropoles, soit que l’espace urbain se soit disloqué d’être tant conflictuel, soit qu’il ait fini par apaiser sa courbe de croissance.

On se dira alors : "Aux temps des métropoles, les gens n’étaient pas d’une seule sorte et les quartiers étaient de qualité très diverse. Il y avait des classes, des luttes, de la sueur, du sang. En Amérique surtout, en Amérique latine, c’étaient là qu’étaient les plus violentes, les plus grandes, les plus fameuses des métropoles.

Une métropole. Voilà un mot qui a son histoire, ses connotations, ses mythes, ses légendes, ses statistiques, ses adeptes, ses ennemis, sa poésie, ses guerres, son jour, sa nuit. Chacun de nous a son idée de ce qu’est une métropole, de ses qualités et de ses défauts. Une seule chose est sûre, que l’on y voie le parfait achèvement de la civilisation moderne comme la nécropole où dormira bientôt le genre humain, aucun de nous n’échappe à cette obligation typiquement contemporaine de se situer par rapport à la métropole.

Au Venezuela, plus de 80% de la population est urbaine, et le dernier petit cinquième qui subsiste en dehors est lui-même largement soumis aux villes. Tout est "relationné" à la métropole, et si l’espace, parfois, n’est pas encore urbain, la décision l’est toujours, marquant depuis ces centres suprêmes que sont les métropoles, les territoires apparemment les plus éloignés, exerçant jour après jour son pouvoir d’attraction sur des régions, des pays entiers. La gestion des activités économiques, culturelles, sportives, rurales même, est urbaine. Les décideurs sont des métropolitains, et, pour l’essentiel, les dominés, eux aussi, sont des urbains. Que voit-on à Caracas, à peine y mettons-nous les pieds ? Des espaces fragmentés, hétéroclites, éclatés, dissemblables. Font-ils partie d’un seul ensemble ? Forment-ils vraiment un tout ? Quelle est alors leur logique, leur sens, leur unité ? Le visiteur s’interroge : ce lien entre les espaces éparpillés d’une seule aire métropolitaine, ne serait-ce pas leur rythme, leur ambiance, leur vitesse, leur désordre, leur apparent tourment et leur invisible espoir ? Ce qui unit les territoires pauvres et riches n’est-ce pas tout simplement qu’ils partagent un même destin, les mêmes troubles, et qu’ils n’échapperont ni à cette destinée, -qu’elle soit tragique ou non- ni l’un à l’autre.

Afin de mieux comprendre ce qui attend les métropoles ces prochaines années, d’essayer de deviner un peu plus quel sera ce destin métropolitain de l’Amérique latine, la revue URBANA de l’Institut d’Urbanisme, Faculté d’Architecture de l’Université Centrale du Venezuela, a demandé à quelques uns de ces "visiteurs", privilégiés bien sûr, de participer à l’élaboration de ce numéro spécial sur les temps métropolitains.

A Pierre Rossel et Jean-Claude Bolay, de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, il a été demandé une évaluation des risques majeurs, humains et technologiques, qui guettaient les habitants des agglomérations prises dans le processus de métropolisation du globe. A Teolinda Bolívar, architecte du Secteur Etudes Urbaines et suprême connaisseuse de ces "chantiers permanents" que sont les barrios de Caracas, il a été demandé de faire l’état des lieux et de dresser un tableau de la capitale vénézuélienne. Noël Cannat, visiteur attentionné des bidonvilles du monde, nous fait part de ses expériences et nous raconte comment, dans les conditions d’établissement les plus précaires, les hommes des métropoles d’Afrique et d’Asie, construisent avec passion leur futur. Ester Marcano, sociologue de l’Institut d’Urbanisme, se propose de rendre compte des problèmes liés à la gestion de la métropole et des services publics, et de son impact sur les phénomènes de ségrégation. Teresa Ontiveros et Julio de Freitas, anthropologues, font l’état des lieux des "territoires populaires contemporains", les barrios auto-construits, tant au niveau social que spatial. Marie-Dominique de Surmain, responsable de ENDA à Bogotá, parle de ces espaces apparemment désertés que sont les avenues des métropoles après minuit, mais qui sont en fait hantés par ces figures hyper-métropolitaines que sont les "recycleurs", récupérateurs d’ordures, en fait peuple de la rue, enfants et adultes, peuple menacé d’extermination mais prémonitoire, peut-être. Alonso Salazar et Ana Jaramillo, journalistes, décrivent la façon dont sont socialisés dans la violence les enfants pauvres des quartiers périphériques de Medellín, et comment les bandes en arrivent à suppléer les familles. Enfin, Roberto Montoya, homme de lettres, raconte ce qu’est devenu Caracas, entre le fantasme d’ordre de certains et les pratiques de désordre de quelques autres, avec ce mélange de tendresse et de reproche du vieil amant qu’ont seuls les écrivains qui ont beaucoup aimé une ville.

Ces approches, parfois convergentes, parfois divergentes, de ce phénomène social et spatial, total et extrême qu’est la métropolisation, nous permettent, par leur diversité même, de ne plus vivre la ville avec innocence, que cela nous coûte d’ailleurs cher en désenchantement ou nous paie en fausse monnaie d’un ancien rêve anarchiste, du temps d’avant les métropoles, quand l’on faisait l’apprentissage de la ville pour savoir faire la révolution. Les temps ont changé, la métropole a fait éclater l’ancien coeur de la cité et en a fait battre cent nouveaux en cent lieux du territoire urbain. Ces temps sont ceux de la métropole. Nous disons ici notre sentiment profond -c’est cela l’essentiel de notre "message" : nous sommes des métropolitains, et nous avons raison de regarder devant nous, car la vie à venir sera, comme la beauté des surréalistes, compulsive, c’est-à-dire qu’elle sera "agitée par des mouvements violents" et "troublée soudainement" et en se souvenant que "les sociétés humaines cherchent à travers des convulsions dramatiques, une formule de vie sociale" (E. Durkheim)-la vie sera donc urbaine, métropolitaine.

Mots-clés

quartier précaire, autoconstruction, violence, habitat populaire


, Amérique Latine, Venezuela, Caracas

Source

Articles et dossiers

Yves PEDRAZZINI; SANCHEZ, Magaly, Université Centrale du Venezuela in. URBANA, 1993 (VENEZUELA), N°13

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