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Changements techniques et ruptures

Un point de vue sociologique sur les enjeux de la vulgarisation agricole au Maghreb

Anne LE NAELOU

05 / 1994

Systèmes de transmission de savoir-faire, information sur l’avancée des techniques et accélération de l’adoption de nouvelles techniques sont trois sens souvent indifférenciés que recouvre le terme couramment utilisé de "vulgarisation". Dans les pays du Maghreb, comme dans d’autres régions du monde qui ont connu des communautés rurales fortement intégrées et adpatées à leur milieux, le processus d’accélération des changements techniques agricoles procède par ruptures. Après la rupture provoquée par l’imposition d’un "secteur" moderne colonial, on constate aujourd’hui des ruptures non seulement au sein des groupes sociaux locaux mais également au sein même des exploitations. Revenons sur chacun de ces points.

Agriculteurs "pilotes" ou "groupes de contact", la vulgarisation classique s’adresse à des individus qu’elle considère comme des "agriculteurs" indépendamment de leurs appartenances sociales et de leurs statuts. Cette méthodologie individualiste n’est pas neutre. La catégorisation des agriculteurs selon le degré d’adoption de nouvelles techniques (innovants, adoptants précoces, adoptants tardifs, réfractaires)n’est pas la simple figuration d’un processus "naturel". Mise en oeuvre dans des sociétés à normes communautaires, cette méthodologie individualiste peut casser des dynamismes, provoquer des tensions, délégitimer les permants, préparer les voies opaques de clientélisme. Pas plus qu’elle ne peut se passer d’une connaissance préalable de la société rurale sur laquelle elle interveint, la vulgarisation ne peut se passer d’une réflexion sur la société à venir qu’elle contribue à former.

La tendance à fixer des objectifs par "filières" (que ce soit de la part des Etats dans le souci de couvrir certains créneaux d’exportation ou du fait de l’intervention de firmes spécialisées)entraînent la mise en oeuvre d’actions de vulgarisation très ciblées. Efficaces en ce qui concerne la qualité et la quantité du produit livré et souvent profitable aux producteurs, ces actions ne sont pas sans effet sur l’exploitation elle-même. La production privilégiée est traitée dans une logique particulière, indépendamment des autres. Les notions de combinaisons internes, d’assolement, d’emploi optimumde la force de travail familiale, de calendrier d’utilisation collective du matériel tendent à perdre leur sens. La perspective à moyen et à long terme d’un ensemble d’exploitations au niveau d’une région tend à laisser le pas à une vision strictement individualiste. A vouloir parer au plus pressé, le risque est grand de laisser de côté les connaissances agronomiques au sein de l’exploitation, les relations entre travail et famille de l’exploitant et les liens de solidarité et de complémentarité entre exploitations d’une même zone. Paradoxe d’une politique de vulgarisation qui pourrait alors contribuer à compromettre l’avenir de nombreux agriculteurs.

L’adaptation qui caractérisait autrefois le rapport de la majorité des groupes ruraux maghrébins à leur territoire, n’assurait pas une forte productivité à l’hectare mais intégrait les contraintes du climat et du relief en assurant des réseaux complexes de complémentarité des ressources. Le poids accru des besoins rend necessaire la recherche d’équilibre à des niveaux plus élevés. Le recours aux nouvelles techniques permettent de réaliser cet objectif pour autant qu’il soit tneu compte des enseignements passés. En effet, la vulgarisation de techniques élaborées dans d’autres contextes écologiques, économiques et sociauxa déjà abouti à des impasses (intensification céréalières en zone semi-aride), à des effets pervers (mécanisation en situation de sous-emploi)ou à des réussites "fragiles" (aviculture avec alimentation importée). La concentration des moyens et des revenus dans des zones privilégiées où ces techniques ne sont pas toujours à leur place se fait au détriment de zones plus défavorisées et de leurs habitants. Cette différenciation sociale s’accompagne d’une dégradation de ressources naturelles autrefois utilisées et partie prenante d’un équilibre écologique local et global. la vulgarisation doit contribuer à une restructuration d’ensemble du rapport à la nature et non à la seule diffusion immédiate de techniques ponctuelles.

Dislocation des groupes sociaux et désarticulation au sein et entre les des exploitations tendent à donner naissance à un rapport indéterminé et désordonné à l’environnement naturel et social. Ces ruptures apparaissent à la fois comme condition d’efficacité et résultante de la vulgarisation telle qu’elle focntionne, c’est pourquoi il est utile de réflechir sur elles.

Mots-clés

agriculture paysanne, vulgarisation agricole


, Algérie, Afrique du Nord, Afrique

Notes

Article tiré du Colloque tenu à Alger les 26, 27 et 28 avril 1993 sur le tehème "Vulgarisation agricole au Maghreb : théorie et pratique" organisé par le CIHEAM et la FPH, en collaboration avec l’INA et le CREAD (Alger)et le soutien financier de la CCE-DG1.

L’auteur de la fiche est sociologue.

Source

Articles et dossiers

CHAULET CLAUDINE, CIHEAM, CIHEAM in. CAHIERS OPTIONS MEDITERRANEENNES, 1993/04/26 (France), VOL 2

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