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Birmanie : Les contradictions entre la guerre à la drogue et les affaires

11 / 1994

L’attitude des grandes puissances occidentales à l’égard de la Birmanie, le plus important producteur d’héroïne dans le monde et dont la dictature militaire est investie dans son trafic, montre que la guerre à la drogue s’arrête là où commencent les intérêts économiques et stratégiques des grandes puissances. Le contrat pétrolier signé en 1991 entre la compagnie birmane Myanmar Oil Gas Enterprise (MOGE)et la compagnie française Total entre dans la phase de mise en exploitation du gisement gazier off-shore du golfe de Martaban. Les travaux de construction du gazoduc destiné à acheminer la production vers la Thaïlande ont démarré à terre début 1994. Afin de limiter les "difficultés", le régime birman se charge de déplacer les populations vivant le long du tracé. Les versements des compagnies pétrolières, essentiellement Total, (qui est la seule à disposer d’un gisement prêt à entrer en exploitation)ont déjà été utilisés par la dictature militaire pour masquer la provenance réelle (l’argent de l’héroïne)de la majorité des fonds employés dans ses transactions avec ses fournisseurs d’armements, qui, selon le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute), atteignent, sur les trois dernières années, près de deux milliards de dollars. Depuis sa formation en 1988, le SLORC (Conseil d’Etat pour la restauration de la loi et de l’ordre)après l’écrasement dans le sang du mouvement démocratique et la paralysie de l’économie, souffre d’une grave pénurie de devises encore amplifiée par ses gros besoins en armements (en deux ans, les forces armées ont doublé leurs effectifs, passant à plus de 300 000 hommes). Depuis le début des années quatre-vingt-dix, le SLORC a systématisé la collecte de narco-devises grâce auxquelles la Birmanie a pu financer en 1990 un contrat d’armement de plus d’un milliard de dollars avec la Chine.

Ultérieurement, des contrats d’armement d’un montant plus modeste, ont été passés par le SLORC avec la Pologne d’une part (achat de 24 hélicoptères d’occasion et formation des pilotes)et le Portugal d’autre part (trois cargaisons de mortiers et munitions). Ces contrats, qui n’ont fait l’objet d’aucune publicité, ont toutefois suscité quelques interrogations : comment la Pologne, présidée par un prix Nobel de la paix, Lech Walesa, a-t-elle pu vendre du matériel militaire aux geôliers d’un autre prix Nobel de la paix Mme Aung San Suu Kyi, contre des narco-dollars ? La réponse, embarrassée de Varsovie a été : "la Pologne a été payée par l’argent de TOTAL". La réaction de la compagnie pétrolière française ne s’est pas fait attendre : "En 1992, seule une somme de quinze millions de dollars a été versée à la MOGE, pour accès aux données du gisement ; Total rejette toute implication dans le trafic d’armes et de drogue".

Le cas du Portugal diffère quelque peu : après la sanglante répression de 1988 et la parodie d’élections de 1990, la Communauté européenne avait décrété un embargo sur les ventes d’armes à la Birmanie. Apparemment, les "Industrias nacionais de defesa" préféraient ignorer que la commande établie pour le compte d’une firme singapourienne était destinée à Rangoon. Le paiement aussi était censé provenir des versements effectués par Total.

Seule la Chine ne se serait pas montrée regardante sur l’origine des fonds reçus pour ses livraisons d’armements. En effet, les relations privilégiées entretenues par Pékin avec Rangoon ne couvrent pas le seul domaine des fournitures militaires. Après l’écrasement du printemps de Pékin en 1989, les deux régimes se sont trouvés au coude à coude face à l’opinion publique internationale, et Pékin est devenu une sorte de parrain pour le SLORC, aucune décision n’étant prise au ministère birman des affaires étrangères sans que l’ambassadeur chinois à Rangoon n’ait été consulté. Cette démarche paternaliste de la Chine n’est pas dépourvue d’arrière-pensées géostratégiques : une bonne part de la Birmanie est de facto intégrée à la zone yuan, et constitue un intéressant débouché à l’économie du Yunnan. Une route carrossable est en voie d’achèvement entre la frontière chinoise et Kengtung (est de l’Etat Shan)et de là à la frontière thaïlandaise. Les militaires chinois ont accès à des ilôts birmans de l’océan indien - les Coco Islands - où ils installent une station d’écoute. La Chine participe en outre à la construction de ports en eaux profondes sur l’océan indien, préparant un débouché chinois sur cette façade. L’Inde a d’ailleurs clairement manifesté son inquiétude à cet égard en rompant l’embargo instauré depuis 1988 et en envoyant son ministre des Affaires étrangères en visite officielle à Rangoon. L’entrée dans la phase d’exploitation du gisement gazier, assortie de la construction du gazoduc Birmanie-Thaïlande s’accompagnera, dès 1994, de transferts financiers plus importants en faveur du SLORC. Cette étape a été préparée par la visite à Paris du 7 au 19 juin 1993, dans la plus grande discrétion, du ministre birman de l’Energie, le lieutenant-colonel Khin Maung Thein, que Total a toujours refusé de confirmer ou d’infirmer. Il semble que des négociations en vue d’attribuer à Total un nouveau gisement off shore sont bien engagées en ce début 1994. Ce développement du projet devrait permettre à la narco-dictature un maquillage encore plus volumineux de ses narco-dollars en petro-dollars. Les revenus de l’héroïne pourraient donc permettre au SLORC de tenir financièrement jusqu’à l’arrivée effective des royalties pétrolières, vers 1995-96.

Mots-clés

géopolitique de la drogue, drogue, trafic de drogue, trafic d’armes, coopération internationale, échange commercial, lutte contre les trafics


, Myanmar, France, Portugal, Pologne, Chine

Notes

Les sources d’information de cette fiche sont confidentielles et non communicables.

Source

Enquête

OGD=OBSERVATOIRE GEOPOLITIQUE DES DROGUES

OGD (Observatoire Géopolitique des Drogues) - France

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