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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Quel dynamisme derrière la crise des idéologies ?

Technocraties politiques et populismes, un même bateau ?

Lydia NICOLLET

09 / 1994

Ce qui frappe dans la vie politique actuelle, c’est avant tout l’absence d’espoir. Comme une panne qui se prolonge, aucune attente d’un contenu politique ne semble vouloir émerger du corps social. C’est par défaut que se gagnent les combats électoraux, c’est la perte de sens de l’action politique.

Le temps des idéologies des années 70 est révolu. Pourtant, il y a moins de 10 ans, il était de bon ton de se réjouir de la mort des idéologies. Celles-ci n’avaient-elles pas servi aux classes dirigeantes à justifier leur pouvoir sans limites ? Or on voit maintenant s’effectuer sous nos yeux un grave processus de décomposition du débat politique. Les partis, comme les syndicats et les autres structures du débat démocratique se vident. Les décisions sont prises avec pour ultime souci de "bien" expliquer les choix effectués, comme si le débat politique n’était qu’affaire de communication pour obtenir un accord à postériori. Jamais la technocratie n’a fonctionné avec si peu de contrôle. Les partis de gouvernement ont de ce fait renoncé à tout projet au profit d’un pilotage à vue au gré de la conjoncture; c’est tout au moins les conclusions que l’on tire de cette communication "hermétique" entre le politique et le citoyen. Ce pilotage politique sans mise à plat sérieuse des enjeux a pour résultat un désintérêt croissant de l’opinion. Simultanément, les projets politiques s’en trouvent eux-mêmes dévalués, tant les décisions semblent prises d’avance. Qu’il s’agisse de l’Europe ou de l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial, le lien entre les choix de société et les décisions prises se dissolvent totalement.

La crise politique qui s’ensuit n’est pas sans causer des réactions. Les médias ont vite fait de valoriser des leaders charismatiques qui ne rechignent devant aucun simplisme populiste. Ne restent plus qu’une éphémère séduction et les accents de chef providentiel.

Cette incapacité politique accompagne étrangement un regard extrêmement lucide et désabusé sur les problèmes du monde. Mais cette critique des idéologies ne remet pas en cause la conviction selon laquelle il ne suffit pas d’additionner des institutions démocratiques, la liberté d’expression, les lois du marché et l’affirmation de son identité nationale pour parvenir à assurer le bien-être et le progrès de la société. N’oublions pas non plus que le développement des pays riches et démocratiques s’accompagne et s’accomode trop souvent du dénuement ou de la misère des 3/4 de l’humanité, avec un fossé qui ne cesse de s’accroître entre le nord et le sud; et que les pays riches consacrent de plus en plus chez eux cette société à deux vitesses menacée de ruptures profondes, tant s’accroît le nombre d’assistés et d’exclus ou celui des marginaux, avec le développement de la délinquance, de la drogue, de la criminalité.

Alors, qu’attend-t-on au juste ? Probablement le moment d’avoir le courage de dire que l’on décide réellement de vivre ensemble dans ce monde, que la montée du chômage, de l’exclusion, du racisme, des injustices entre le nord et le sud de la planète portent en eux la violence, qu’il n’y a effectivement aucun doute que l’histoire redeviendra violente si les solidarités ne sont pas reconstruites rapidement. Il faut faire vite. Reconstruire de la démocratie et de la solidarité deviendra de plus en plus difficile au fur et à mesure que le repliement sur soi et la désignation du bouc émissaire se seront développés. Je crois à l’inverse de l’ambiance actuelle qu’aborder franchement, de face, les problèmes politiques, dont en fait tout le monde reconnaît l’importance, est un acte libérateur même si les concessions que chacun devra faire seront lourdes.

La crise des représentations collectives n’est finalement que la traduction institutionnelle de cette panne d’espérance. Pour vouloir agir sur son destin une société doit être en mesure d’en déchiffrer les enjeux comme d’en identifier les acteurs potentiels. On ne mobilise pas un corps social sans que s’esquissent de vrais desseins collectifs, sans que les motivations et les capacités d’agir ne retrouvent un sens. Il faut aujourd’hui développer un certain pragmatisme, partir du concret, du quotidien, des personnes.

De quels lieux de pouvoir attendre aujourd’hui ces productions de sens ? De partis "refondés", de l’émergence de forces nouvelles, d’un présidentiable catalyseur de projets ? Ou bien convient-il de réfléchir à une hypothèse plus large, moins pyramidale et pour tout dire plus proche de l’acteur de terrain?

La dépression actuelle s’inscrit comme la manifestation la plus évidente des incertitudes d’une époque charnière. Le décalage de la forme et des moyens de la vie politique éclate à l’évidence.

Qu’il s’agisse du mode de développement, de l’emploi, des questions de population, de l’avenir de la protection sociale ou de l’intégration européenne et des rapports au monde, notre société est confrontée à un certain nombre d’enjeux impliquant à la fois :

  • une compréhension sur le long terme,

  • l’impossibilité d’y faire face en s’appuyant sur le seul jeu des lois de marché.

D’où, par voie de conséquence, la nécessité de rétablir la fonction politique dans sa capacité d’éclaireur du futur comme dans sa volonté d’action sur le changement social. Mais l’organisation de l’Etat comme la forme partidaire que nous connaissons

* Un Etat plus transparent, démocratiser la vie politique

La décentralisation en France a certes été innovante, mais trop timide, comme tronquée dans son achèvement et ne réussissant pas réellement à parvenir jusqu’au citoyen. Le processus s’est pour une large part arrêté à l’élu sans que soit organisée, à tous les échelons, la nécessaire déconcentration des pouvoirs, d’où l’émergence d’un "présidentialisme local". Mais alors qui débat réellement de la politique économique et des conceptions de la productivité qu’elle implique ? Chacun sait que celle que conduit le gouvernement est "la seule possible", donc pourquoi tenter de s’interroger ? Qui, à part quelques marginaux, songe à sérieusement discuter des problèmes de défense ou de la politique extérieure ? Même pas le gouvernement puisque ces secteurs sont de fait réservés.

L’évaluation des politiques publiques reste encore très embryonnaire; car, conçue comme instrument d’une nouvelle citoyenneté, elle suppose à la fois l’émergence d’acteurs sociaux autonomes et une réelle transparence du fonctionnement de l’Etat. Or nous sommes loin du compte, un ministère est aujourd’hui beaucoup plus soucieux des effets d’annonce de quelques coups médiatiques et de la cote de popularité du ministre que de soumettre sa politique à la réflexion collective.

Mots-clés

Etat et société civile, rôle de l’Etat, analyse de systèmes, évolution culturelle et changement social, réflexion collective, idéologie, crise politique, citoyenneté


, France

Commentaire

La citoyenneté active est l’instrument nécessaire de la décentralisation et de la synergie des capacités actives. Mais cela implique la création d’espaces de délibération dotées d’une large autonomie. D’où une nécessaire réflexion sur les structures qui encadrent notre société.

Source

DEPAQUIT, Serge, DELEBARE, Michel, RADANNE, Pierre, Faire de la politique autrement, oui, mais comment ? in. DEVENIR, 1993, N°17, <A Faire>,"Initiatives, Emplois, Solidarités." < REAS>. N 19, 2è trim. 1994.

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