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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Les enjeux mondiaux en 1994

Comprendre d’abord la violence et ses racines aujourd’hui

Lydia NICOLLET

09 / 1994

L’effondrement du sytème mondial précédent laisse place à un monde absolument imprévu où se multiplient les formes de conflit et de violence de nature complètement différentes de celle de la période précédente. En somme, les catégories d’analyse qui nous permettent de déchiffrer le fonctionnement du monde et les mécanismes de la guerre ne sont plus les mêmes.

Il est aujourd’hui indispensable de s’interroger sur la nature nouvelle de la guerre et de la paix ainsi que celle des instruments organisationnels susceptibles d’affronter les défis de notre période.

L’exemple le plus significatif est sans doute le conflit yougoslave. De nombreuses décisions politiques ont été prises, un soutien humanitaire parfois impressionnant a été organisé, des formes variées d’intervention extérieure se sont multipliées puis on s’est aperçu que la guerre n’avait aucune chance de s’arrêter et que cette émergence des nationalismes pouvait continuer dans d’autres zones jusque-là épargnées. On doit prendre acte de l’impuissance de l’Europe, de ses institutions, de la communauté mondiale. Le mouvement de paix n’arrive pas à dessiner une politique conséquente susceptible de modifier les dynamiques en cours.

Pourquoi tant d’incompréhension ? Pourquoi tant d’extériorité face à une tragédie qui se passe à deux pas de chez nous ? Reste-t-on prisonniers de schémas, de préjugés, de propagandes politiques, de manipulations médiatiques ? En clair, pourquoi n’arrive-t-on pas à résoudre définitivement - après deux siècles de conflits cruels- la "question d’Orient" en Europe ?

Peut-être parce que l’Europe a peur de réfléchir sur elle-même. Parce que tenter de comprendre signifierait s’interroger à fond sur ce qui fonde les aspirations à la création d’Etats "ethniquement purs", ou, dans la meilleure des hypothèses, d’Etats où les minorités sont réduites à un rôle marginal de citoyens de seconde zone. Où l’impuissance de l’Europe réside dans le fait que celle-ci a peur d’affronter le nationalisme, un phénomène qu’elle condamne seulement en paroles, avec beaucoup d’hésitations. En fait les orientations ou décisions de l’Europe sont inefficaces parce qu’elles en respectent la logique.

Il faut donc se donner les moyens d’une réflexion élargie, d’un mode d’organisation plus souple et entériner un ensemble de phénomènes récurrents : explosions des nationalismes ethniques et des régionalismes, conflits interétatiques entre zones fortes et zones faibles, mais aussi simplification de la démocratie réduite à un consensus sans participation et à une délégation à quelques figures politiques.

On note une profonde métamorphose de l’imaginaire collectif : horizon du marché et de la société de consommation, individualisme, perte de repères universels et du sens de la solidarité. En même temps sur le plan social et individuel on ressent un mécontentement fort et une insatisfaction grandissante; mais sans que cela aboutisse sur le terrain politique.

En même temps d’anciennes et nouvelles formes de violence sont apparues : violence contre la nature, contre les enfants, contre l’étranger, contre les femmes, ...

Il est donc nécessaire de comprendre d’abord la violence et ses racines aujourd’hui; les points suivants sont sans doute des thèmes clé pour avancer dans cette démarche :

* Les conflits armés actuels mais aussi les conflits aujourd’hui sans visage, non visibles, provoqués par la guerre des marchés et des profits qui tuent silencieusement des millions de gens, sont si intenses que l’on peut se demander jusqu’à quel point la non-violence et le pacifisme sont une solution pour les résoudre.

Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui le pacifisme - qui veut éliminer toutes les guerres - et la non-violence- qui refuse l’utilisation ou la menace d’utilisation de la force armée sont aujourd’hui essentiellement des cultures du Nord relativement prospères ... que peuvent-ils dire sur la révolte armée des Indiens du Chiapas ? La non-violence comme nouvelle vision anthropologique se doit de faire les comptes avec l’actuelle réalité, avec la "nouvelle violence" - dont les racines peuvent être parfois très anciennes- qui se diffuse et se déchaine à l’échelle mondiale. Elle doit s’interroger sur la possibilité et les moyens de médiations politiques plausibles de telle manière que l’énergie aujourd’hui déployée dans la violence destructrice se transforme en énergie politiquement tendue vers la constitution d’une société fondée surl’égalité et le respect des différences. Donc nécessité première : mesurer la violence du système de forces et de pouvoirs qui domine le monde aujourd’hui et affronter les causes économiques et écologiques qui bouleversent les équilibres internationaux.

* Considérer la lutte pour la paix non plus essentiellement pour créer un état de non-guerre et maintenir un statu-quo, mais comme un processus de transformation de l’existant porteur d’injustice, donc de guerre. La lutte pour la paix doit être la lutte pour un nouvel ordre mondial fondé sur les droits humains, économiques, écologiques, politiques, civils. Cette lutte suppose de partir de l’ONU comme seule forme universelle existante de gouvernement mondial, appuyée sur une charte des droits qui reste globalement valide mais dont l’application suppose une refondation démocratique de l’ONU à partir des mouvements citoyens, ONG, etc., une redéfinition de son autonomie, de ses moyens et de ses missions.

* Un projet de paix doit intégrer la problématique écologique, le point de jonction paraissant être la question des ressources toujours plus limitées et menacées, celle du respect de notre écosystème.

* Un projet de paix doit aussi intégrer la problématique femmes dans la mesure où les formes actuelles de la violence les visent particulièrement.

* Un projet de paix est, plus qu’hier, inséparable d’un projet politique de transformation sociale d’ensemble, même si bien sûr, il ne faut pas attendre que celui-ci existe pour le construire. Au contraire, l’élaboration d’une "stratégie de paix" est un élément fort de la construction d’une stratégie politique d’ensemble.

* Dans cette perspective il faut réfléchir à la fois sur une théorie des conflits et sur une stratégie de transition, de "passages" permettant un début de réponse aux problèmes actuels (cette réflexion étant inséparable de l’évolution démocratique de l’ONU).

* Une stratégie de paix doit dépasser le moment de la foi, du témoignage; dans la mesure où elle implique l’avenir de l’humanité elle doit devenir une stratégie à vocation majoritaire dans la société, ce qui suppose le refus d’un mouvement trop idéologique.

Dans l’immédiat, il faut imaginer - et créer- un lieu de confrontation et d’élaboration, déconnecté de tout enjeu organisationnel et qui doit pouvoir s’articuler avec d’autres mouvements allant dans le même sens au niveau national, puis international.

Mots-clés

Etat et société civile, analyse de systèmes, évolution culturelle et changement social, paix, réflexion collective, responsabilité citoyenne, passage de la guerre à la paix


, Europe

Notes

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Source

Articles et dossiers

RAVENEL, Bernard, MDLP, Citoyenneté, guerre et paix in. Icare, 1994/06, N°4

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