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Vendre des confiseries... Une activité lucrative ? Formatrice ? Intégratrice ?

Les enjeux d’une économie parallèle

Christine AULAGNER

03 / 1996

AT était éducateur de prévention de 1989 à 1994 dans un quartier d’une ville rhônalpine. Il s’est trouvé confronté, à un système de travail au noir très organisé profitant à de nombreux jeunes. Cette activité venait en contradiction avec ce qu’il proposait en particulier en ce qui concerne le rapport à la loi ; il s’agissait de la vente de confiseries, avec profit, d’un produit licite donc mais dans des conditions illégales. Le système D développé pour cette vente ambulante continue de prospérer dans l’ombre de l’économie locale. Cette économie en marge, est connue et tolérée des pouvoirs publics locaux. Implicitement acceptée, elle reste un sujet tabou. AT a voulu comprendre les enjeux de cette économie pour les jeunes afin de pouvoir adapter son mode d’intervention professionnel à leurs réalités. Il faisait l’hypothèse que les jeunes acquéraient dans ce système de vente, des savoir-faire qui devraient leur permettre à un moment donné de "rebondir" sur d’autres perspectives. Il a pour cela rencontré des jeunes étant sortis du système, d’autres étant encore dedans, des familles, des personnels des services administratifs, judiciaires...

UN SYSTèME DE VENTE TRèS ORGANISÉ, AVEC DES RèGLES PRÉCISES... MAIS ILLÉGAL

"Inventé" dans les années d’après-guerre, ce système de vente ambulante aux abords des tours cyclistes, s’est transmis des Italiens du centre ville aux jeunes du quartier où AT travaillait... Aujourd’hui, on retrouve ces jeunes un peu partout lors d’événements sportifs, de concerts, dans les centres villes. Mais, si cette activité est lucrative, elle ne fait l’objet d’aucune déclaration fiscale, sociale... C’est là que le bât blesse. Les "tauliers" sont les seules personnes en règle. Inscrits au registre du commerce comme vendeurs ambulants, ils ont leur véhicule, achètent la confiserie... et embauchent les jeunes sans les déclarer. Ils se trouvent donc dans l’illégalité et ils sont souvent réprimés pour ce travail clandestin. Une cinquantaine d’interpellations sont annuellement recensées au Tribunal de grande instance du département. Malgré cette répression, cette économie informelle perdure et se développe.

Après de nombreux recoupements, AT estime à une soixantaine environ les "tauliers" (moyenne d’âge 25 ans), qui feraient travailler à peu près 200 personnes (plus jeunes). Les bénéfices pour les tauliers peuvent aller jusqu’à 20 000 F/mois sur 8 mois de saison, probablement moins de la moitié pour les vendeurs...

Le taulier est quelqu’un de reconnu par les jeunes. Il est le chef d’équipe, celui qui prend les risques, il définit sa tournée, de fait il impulse un code de conduite. Chaque groupe vit avec le même objectif : vendre le maximum de confiseries.

Cette vie collective de fait (un "taulier" et trois jeunes par voiture)nécessite une confiance et une solidarité réciproques, crée une alliance qui unit tous les membres, impose une discipline... C’est aussi un espace de liberté et d’ouverture sur la vie "hors du quartier où tout est pourri, l’art du bonimenteur peut se développer...". AT note "un côté restructurant des individus (lois du groupe, normes à intégrer)et un autre déstabilisant (vie de famille morcelée, conduites à risques)qui confirme le paradoxe du rôle formateur du système D".

DES EFFETS SUR LE QUARTIER, L’ENVIRONNEMENT FAMILIAL...

Peut-on dire que l’absence de perspectives d’emploi développe cette économie parallèle ? Toujours est-il que de saisonnière, l’activité de vendeur ambulant de confiserie tend à devenir pour un certain nombre de jeunes une activité continue, quasi "professionnelle", même si certains ont d’autres projets. Plus souvent "flambé" lors des tournées, l’argent gagné est malgré tout réinjecté pour partie dans l’économie locale par la consommation, l’épargne. Il sert de soutien communautaire et des effets se font sentir sur le quartier. Par exemple, un faible taux d’impayés de loyers est à noter, de même qu’une hausse des ventes dans les commerces locaux aux retours des saisons. D’ailleurs aucun commerce n’a fermé depuis dix ans dans ce quartier. Pendant les périodes d’été, "une baisse des faits délictueux est constatée". Dans les familles concernées, le sujet a longtemps été tabou, vécu comme palliatif, mais même si la morale n’est pas sauve, ce système "peut protéger leurs enfants des mauvaises fréquentations du quartier", "il a permis de financer des études, ou d’assurer le quotidien à certains moments". Certains ont même développé l’épargne, pour réinvestir dans le système (devenir taulier, acheter la voiture, le stock...), ou pour d’autres projets, entre autres de création d’activité commerciale... "Blanchiment" d’argent gagné dans un cadre illégal, cette épargne permet de réaliser des projets et de s’inscrire dans le monde économique sur un mode légal.

Depuis 1992, un centre de rééducation fonctionnelle a passé un contrat avec une douzaine de "tauliers". Ils ont ainsi légalisé leur travail, eu une couverture sociale, des déclarations fiscales, des autorisations de vendre sur la voie publique, tout en parvenant à réaliser une vente bénéficiaire.

Mots-clés

secteur informel, jeune, milieu urbain


, France

Commentaire

Les jeunes qui utilisent ce système révèlent une créativité et une intelligence de leur environnement. Les stratégies de survie développées leur permettent de satisfaire à des besoins vitaux mais aussi à leurs besoins de reconnaissance. Selon eux, dans la mesure où le produit vendu est licite, où tout se fait dans le respect de l’individu qui achète, ils considèrent "exercer une activité honnête qui ne gène personne et ne trouble pas l’ordre public", d’autant qu’il existe un consensus social implicite à propos de cette organisation informelle... la notion d’illégalité leur est tout à fait relative. Ce système sert à maintenir un niveau de vie décent aux familles, garder des commerçants, à diminuer le nombre de jeunes inactifs et peut-être à limiter les trafics plus délictueux. Cette organisation économique cachée, irrégulière, marginale, ne peut pas être la panacée dans la résolution du problème du chômage, mais on ne peut s’empêcher de constater qu’elle est sans doute la preuve d’une volonté farouche de participer et de s’intégrer à une forme d’économie marchande.

Le souhait de légalisation se développe de la part d’un plus grand nombre mais pas de tous. Généraliser un système légalisé tel que celui mis en place par le centre de rééducation fonctionnelle rencontre ses limites, puisqu’il "écrème" obligatoirement les plus rentables ou les plus adaptés, laissant de côté les jeunes moins performants. Ces deux systèmes peuvent se juxtaposer, avec leurs contraintes spécifiques, permettant ainsi de répondre à deux attentes contradictoires : légalisation ou système D...

Source

Rapport

CR-DSU=CENTRE DE RESSOURCES SUR LE DEVELOPPEMENT SOCIAL URBAIN

CR DSU (Centre de Ressources sur le Développement Social Urbain) - 4 rue de Narvik, BP 8054, 69351 Lyon cedex 08, FRANCE. Tél. 33 (0)4 78 77 01 43 - Fax 33 (0)4 78 77 51 79 - France - www.crdsu.org - crdsu (@) free.fr

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