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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Au départ d’un projet de développement, non pas l’analyse des besoins mais celle des ressources, Sénégal

Pape Maïssa FALL, Joséphine NDIONE, Bernard LECOMTE, Brigitte REY

03 / 1996

Pape Maïssa FALL, animateur en milieu rural dit :

"A Tattaguine, ce que nous faisons actuellement est de dire : "Qu’est-ce que nous avons ?" Découvrir nos richesses, les mobiliser, les valoriser. Pour cela, on part toujours de ce qui existe, comme les cotisations ou les tontines, tout ce qui rassemble de l’argent et donne aux gens cette conscience d’épargner et d’investir. Ces deux aspects sont liés. Constatant leur propre capacité d’épargne, les gens posent alors le problème : "Pour développer l’épargne, il faut avoir de l’argent : quelles sont les activités qui permettent d’en avoir ?" Ensuite, nous faisons de petits crédits permettant aux gens de faire des activités et, quand ils remboursent, ils épargnent à nouveau, en même temps.

Les organisations paysannes, en général, vivent un paradoxe : le besoin qu’elles ont d’avoir les moyens et le souci d’avoir une certaine autonomie, une certaine indépendance par rapport à l’aide extérieure, d’avoir une indépendance de pensée pour construire leur propre développement. C’est en ce sens que nous, dans nos associations, nous essayons, avec l’ensemble des acteurs, de mettre en place des stratégies pour conquérir cette autonomie. Cette stratégie repose, en général, sur certains éléments : d’abord, comment faire pour mobiliser des ressources disponibles qui existent; celles des gens ? Et ensuite, comment les faire fructifier pour avoir une capacité d’investissement qui va permettre de développer la zone ? Et au-delà de ce problème, il y a des aspects du développement qui sont indispensables et qui nécessitent une certaine forme d’appui. Celui-ci n’est pas obligatoirement financier mais peut être un apport technique ou de savoir-faire pour mettre en valeur leurs ressources. Mais ce qui compte surtout, c’est un appui pour que les gens prennent conscience de leurs propres capacités et des possibilités réelles qui existent.

Joséphine NDIONE, responsable de l’ONG sénégalaise GRAIF, dit :

"Un proverbe Wolof dit : "Il n’y a jamais de pauvreté, plutôt de l’ignorance". Lorsqu’elle rencontre des gens, Joséphine NDIONE du GRAIF (Groupe de Recherche et d’Appui aux Initiatives Féminines)cite ce proverbe pour répondre à ceux qui disent : "Nous sommes pauvres, nous n’avons rien, donc nous ne pouvons rien faire". Il faut alors les aider à réaliser une analyse de leurs ressources. Souvent, les productions leur permettent de vivre, mais le manque d’argent liquide les empêchent de se lancer dans d’autres activités. Certes, l’argent manque mais d’autres ressources sont là qui ne demandent qu’à être valorisées. Comme les ressources de la nature.

Par exemple, un groupement de femmes s’est aperçu qu’autour de son village poussait une plante : le quinquiliba (utilisée en tisane ou comme plante médicinale)très prisée au Sénégal. Les femmes du groupement ont alors décidé de faire des cotisations non pas en argent mais en nature. Ainsi, tous les dimanches, chaque femme apporte 20 bottes de quinquiliba qui seront vendues par deux femmes à Dakar ou à Thiès dans la semaine. L’argent récolté est mis dans une caisse. En quatre mois, elles ont mobilisé 50.000 CFA.

Elles se sont demandé quoi faire de cet argent. N’ayant pas de boutique de denrées alimentaires dans le village, elles ont eu l’idée d’une "boutique tournante". Les produits sont achetés puis revendus par une des femmes, chacune à son tour. Le riz, le savon ou le pétrole sont mis à disposition chez l’une d’entre elles et les autres ont l’obligation d’acheter dans le village, même celles qui doivent se déplacer en ville pour vendre le quinquiliba. Après une semaine, la femme en charge de la boutique calcule le bénéfice des ventes et le présente aux autres. On le met dans la caisse, puis elles remboursent les 50.000 CFA qui sont donnés à une autre femme qui va acheter et vendre dans le village. Et ainsi de suite. Au bout de trois ans, le groupement avait encaissé 100.000 CFA d’apports propres. Le GRAIF leur a prêté 300.000 CFA d’aide extérieure (dont elles remboursent 200.000 CFA en deux ans). Les femmes ont décidé de continuer la boutique tournante.

Un autre proverbe Wolof ne dit-il pas : "Tu me donnes un peu, je te donne un peu". Les gens n’aiment pas être considérés comme très pauvres. Chez nous, quand tu te portes bien, que tu n’es pas handicapé, normalement tu ne vas pas mendier. Les gens qui vont mendier ce sont vraiment des gens qui sont au bas de l’échelle. Nous avons fait appel à l’aide seulement pour soutenir, renforcer les initiatives que les femmes ont, des mois et des années auparavant, déjà mises sur pied. Mais comment faire pour ne pas les étouffer ? Au départ, elles apportent une part et l’aide apporte trois parts. Elles travaillent avec les quatre parts et - au bout d’un an - elles remboursent au GRAIF un tiers (une part)et la deuxième année, une deuxième part; ceci pour les activités économiques. Au fur et à mesure, année après année, le groupement reconstitue les fonds de départ de cette activité. Il doit fonctionner avec ce fonds qui est renforcé par l’apport propre de chaque famille et les intérêts des prêts faits aux femmes et il n’obtiendra plus d’aide financière pour cette activité-là".

"Nos ressources, disent les femmes, sont comme un petit arbre, un jeune arbre qu’on a planté. L’aide est un tuteur, une branche d’arbre plus solide qui doit venir soutenir le petit arbre. Ce tuteur ne doit pas être trop gros par rapport au petit arbre planté; il ne le remplace pas mais il doit le soutenir et l’aider à progresser, à grandir petit à petit. On met le tuteur pour redresser l’arbre, mais on ne peut pas mettre de tuteur de chaque côté de l’arbre car finalement il sera étouffé par les branches du tuteur et ne pourra plus grandir".

Mots-clés

agriculture paysanne, organisation paysanne, analyse, femme, autonomie, coopération


, Sénégal, Tattaguine, Thies

Commentaire

Deux animateurs sénégalais qui appuient l’effort de villageois(es)pour progresser montrent comment ils s’appuient sur les ressources des gens et du milieu et craignent l’approche "à partir de l’analyse des besoins".

Notes

Interviews de Pape Maïssa Fall en 1993 et Joséphine Ndione en février 1996 par Bernard Lecomte

Entretien avec FALL, Pape Maïssa; NDIONE, Joséphine

Source

Entretien ; Récit d’expérience

GRAD (Groupe de Réalisations et d’Animations pour le Développement) - 228 rue du Manet, 74130 Bonneville, FRANCE - Tel 33(0)4 50 97 08 85 - Fax 33(0) 450 25 69 81 - France - www.grad-france.org - grad.fr (@) grad-france.org

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