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Le crédit à la riziculture irriguée au Sénégal

Echec et réflexion

Birahim DIOP, Bernard LECOMTE

03 / 1996

1984-1988 :

A l’avènement de la Nouvelle Politique Agricole (NPA), la Caisse Nationale de Crédit Agricole (CNCA)n’a voulu reconnaître ni la FONGS (Fédération des ONG Sénégalaises)ni l’ASESCAW (Amicale Sociale, Economique, Sportive et Culturelle des Agriculteurs du Walo)qui existaient. La banque (l’Etat en fait)a imposé la création de GIE (Groupements d’Intérêt Economique)de petite taille, qui ont obligé les Foyers, membres de l’Amicale, à se scinder en plusieurs GIE. Peut-être était-ce pour faciliter la professionnalisation et pour assurer plus de productivité familiale et individuelle. Peut-être aussi cela correspondait-il à un certain stade des objectifs de l’Amicale : en développant les activités communautaires de 1973 à 1988, nous ne voulions pas en rester là mais nous voulions assurer le développement de chaque famille et des individus. Avec la CNCA, ce passage (du collectif au familial; du communautaire à l’entreprise privée)a été plus rapide.

1988-1991 :

Personne, à ce moment-là, n’a voulu être en reste sur les autres et cela a provoqué la prolifération des GIE pour obtenir les crédits de la CNCA. D’autres facteurs jouent pour accentuer les différences entre les uns et les autres. D’abord l’accès aux terres : certains GIE se débrouillent pour avoir 40 ha, d’autres 10, d’autres 0. De même, pour négocier avec la CNCA : les uns apportent beaucoup d’épargne, d’autres moins. Dès le départ, il se crée des déséquilibres alors qu’auparavant chacun était l’égal de l’autre dans l’exploitation collective des Foyers. Les GIE ont créé rapidement l’émergence d’une "élite" parmi laquelle certains vont acheter tracteurs et moissonneuses-batteuses; d’autres des graders pour faire (pour eux et les autres)des façons culturales.

1992-1995 :

Les problèmes de gestion, de mauvais rendements, la fausse épargne (pour apporter les 15 ou 20 % d’apports propres à la banque)ont amené le surendettement. Les rendements étaient, pour beaucoup, insuffisants et les cultures étaient trop extensives (chacun voulant occuper le maximum d’espace foncier). La dévaluation a précipité la chute : le prix de vente du paddy est passé de 85 F (1991-92)à 110 F (1995)tandis que le prix de l’engrais a évolué de 85 F à 200 F durant la même période. Enfin, la commercialisation et la transformation sont, jusqu’en 1994, restées l’affaire de la CNCA (rizeries)et de la Caisse de péréquation (prix et commercialisation). Puis la Caisse s’est effacée au profit du commerce et des associations qui ont très peu d’expérience en ces matières. Certains membres acquièrent même de petites rizeries.

Décembre 1995 :

A première vue, le résultat est un désastre. Par exemple, pour le village de Ronkh : 3.000 ha cultivés en 1991 et aujourd’hui à peine 1.000. Pour l’ensemble des GIE de l’Amicale, le passage a été de 9.000 ha à 2.000 ha durant la même période. Beaucoup de surfaces sont aujourd’hui aménagées et inutilisées. Les usines de petite taille (une vingtaine fondées depuis 93 financées par l’Etat, l’aide extérieure, des privés, des militaires même)sont aujourd’hui sous-employées ou en faillite. Sur les exploitations rizicoles, seuls les plus gros producteurs continuent à exploiter ! Ils ne sont peut-être pas les meilleurs spécialistes, mais ils disposent de beaucoup de moyens. En 1995, aucun des 120 "anciens" GIE de Ronkh n’a reçu de crédit de la CNCA. Seules les sections villageoises de la coopérative en ont eu. Ceux d’entre nous qui sommes devenus coopérateurs (après la mort de nos pères)en ont bénéficié. Alors ceux qui n’ont rien ou trop se sont regroupés à une vingtaine (entre eux, sans question de GIE); chacun a amené 20.000 FCFA et ils exploitent ensemble une parcelle aménagée. On fait le travail tout à la main et à la faucille. Sur le plan de la solidarité entre les familles, la NPA a cassé la vie des Foyers et ne l’a remplacé par rien ! Avant, quand quelqu’un était dans les problèmes, le Foyer veillait (la campagne suivante)pour lui redonner sa chance. Au début des GIE, un GIE qui ne pouvait pas rembourser la CNCA obtenait un coup de main financier des autres pour se débarasser de sa dette; Mais en cinq ans, tous ont été endettés. Aussi aujourd’hui "si tu veux aider 9 personnes qui se noient, tu seras le 10ème noyé !"

"Mais, deuxième regard, on voit des petites surfaces irriguées utiisées pour des cultures "alternatives" : du maraîchage diversifié (dont tomates et oignons)qui apporte des rentrées monétaires (sur 0,5 à 1 ha)et une parcelle de riz pour l’autoconsommation familiale. On s’aperçoit que les membres agissent avec plus de rigueur, par exemple pour le choix des semences, la quantité d’engrais par ha, etc. On constate un progrès dans les capacités de bien cultiver. Les mentalités ont changé. Plus personne ne fait le fier parce qu’il est président d’un GIE ! Ce n’est plus une source de prestige ! Et "l’élite" qui faisait travailler ses champs par d’autres y retourne ! Chacun limite ses ambitions financières. On dit même : "Si la CNCA est obligée d’arrêter, tant mieux; on aura la paix !" Et on voit naître de petites caisses d’épargne et de crédit. A Ronkh, il y en a six".

Mots-clés

agriculture paysanne, organisation paysanne, politique agricole, désengagement de l’Etat, banque


, Sénégal, Ronkh

Commentaire

Extraordinaire gabégie du "moins-d’Etat" : quand les agences d’aide laissent tomber que les fonctionnaires regardent en s’accrochant pour éviter le licenciement que les paysans entreprennent sans discernement, que les banquiers prêts à tout-va puis ferment le robinet (et demain ? leurs guichets). Mais petit espoir que l’échec serve !

Notes

Birahim DIOP, Secrétaire Exécutif de l’ASESCAW (Amicale Sociale, Economique, Sportive et Culturelle des Agriculteurs du Walo)

Entretien avec DIOP, Birahim

Source

Entretien ; Récit d’expérience

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