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Le parcours d’une banabana sénégalaise

Ou comment Fatou entreprend des activités commerciales multiples et risquées

Christiane DARDE

10 / 1996

Fatou a 28 ans et vit dans le département de Bignona, en Casamance (Sénégal).Elle a passé l’essentiel de son adolescence à Dakar, où elle a d’abord suivi sa scolarité au collège jusqu’en classe de quatrième puis a appris la couture. Elle est mariée depuis deux ans dans le quartier même où elle a été élevée ; elle est mère d’un petit garçon de 1 an. Depuis son retour au village, Fatou n’a pas encore travaillé dans le bloc maraîcher du groupement de son quartier car elle a la garde de son jeune enfant. Cependant, étant alphabétisée, elle assure le secrétariat du groupement et enregistre sur un cahier toutes ses dépenses et recettes.

Fatou a de multiples activités commerciales : elle est une véritable "banabana" locale. Elle achète, selon la saison, des produits de cueillette, des fruits des vergers (essentiellement des bananes, des oranges), du poisson séché. Une partie du poisson est vendue au détail dans son village et une autre partie à une de ses amies commerçante dans un autre village. Elle écoule les bananes à Bignona, les agrumes à Ziguinchor et les produits de la brousse (pain de singe, ditakh, néré *)tantôt au port de Ziguinchor, tantôt au port de Dakar, à des intermédiaires qu’elle connaît depuis longtemps.

A partir du mois d’août, elles est rendue régulièrement dans un village proche, à 5 kilomètres, pour y acheter des bananes et des mangues ; elle a vendu ces fruits au marché de Bignona. Avec le ditakh et le néré qu’elle a vendus en novembre, elle a constitué un capital assez important qui lui a permis de payer les associations de femmes qui l’aident à récolter son riz et de recommencer son commerce à domicile.

Mais elle a continué son commerce en ville, de manière ponctuelle, jusqu’en mars de l’année suivante. Durant les mois de janvier et février, elle a vendu des oranges et des citrons au marché de Ziguinchor. Toujours durant cette période, elle a vendu 10 sacs de pain de singe ; avec le bénéfice (20 500 FCFA **), elle a pu s’approvisionner en poisson séché auprès d’une transformatrice en Gambie. Elle a renouvelé l’opération en mars, cette fois au port de Dakar où elle connaît une revendeuse qui se fournit auprès des femmes voyageant avec le bateau "le Joola". Mais elle a essuyé une perte de 27 500 FCFA : en cette période le marché était saturé et elle a dû vendre à bas prix (à 1 500 FCFA le sac)et à perte (le sac lui a coûté 2 500 FCFA). Elle a donc été contrainte de reprendre toutes ses activités au point zéro. A cet effet, elle a grillé du bois pour en faire du charbon. Elle a aussi placé des calebasses à crédit chez une tante de Bignona qui les a revendues. En juin, celle-ci lui a remis une somme de 12 000 FCFA.

Parallèlement à ce commerce à l’extérieur, elle se rend régulièrement à Kafountine, environ une fois par mois, pour s’approvisionner en poisson séché auprès des femmes qui transforment le poisson frais. Elle revend ce poisson au détail aux femmes de son village.

Au total, les activités commerciales de Fatou l’amènent à se déplacer assez fréquemment ; elle quitte sa maison environ une à deux fois par semaine, soit pour acheter les marchandises dans les villages environnants et en Gambie, soit pour les vendre. Ces activités lucratives sont indispensables car elle doit assurer très souvent les dépenses quotidiennes de nourriture de son foyer, en raison des absences répétées de son mari. C’est donc en fonction de ses contraintes domestiques et extra-domestiques et des opportunités saisonnières de vente que Fatou effectue ses choix.

Mots-clés

travail des femmes, emploi précaire, diversification des productions, initiative économique, rentabilité, mobilité sociale, commercialisation, fruit, commercant, stratégie de survie, femme, développement local, société traditionnelle, marché local


, Sénégal

Commentaire

Dans la région de Bignona, c’est le commerce de produits agro-alimentaires (fruits sauvages ou des vergers, produits transformés)sur de courtes ou longues distances qui caractérise le mieux les activités individuelles de la majorité des femmes en dehors de la sphère domestique. Pour certaines, ce commerce est en quelque sorte leur spécialité et il est devenu leur gagne-pain principal durant la saison sèche. Ces femmes-là se déplacent fréquemment durant plusieurs jours, que ce soit à Ziguinchor, à Bignona ou à Dakar. Pour d’autres encore, qui sont tenues par les fonctions qu’elles occupent, il s’agit d’intégrer le commerce dans leur emploi du temps quotidien, entre deux voyages, entre deux consultations médicales. Parmi les femmes que nous avons rencontrées, le commerce de courte et longue distance est privilégié essentiellement par les jeunes femmes, notamment celles ayant vécu à Dakar durant leur adolescence, ainsi que par les femmes plus âgées - ayant 40 ou 50 ans - qui, n ayant pas d’enfants à charge, ont la responsabilité entière de leur foyer en raison de l’absence de leur mari.

Notes

*pain de singe : fruit du baobab

ditkah : Detarium senegalense. Fruit très riche en vitamineC

néré : légumineuse arbustive (Parkia spp.)

**Avant la dévaluation de 1994 : 1000 FCFA= 20FF. Après = 10FF

L’Agroindustrie rurale AIRet les Petites Entreprises Agroalimentaires PEAsont des thèmes de recherche-actionprivilégiés du groupe ALTERSYAL

Cette fiche s’appuie les recherches menées par DARDE, Christianedans le cadre de sa thèse réalisée au CIRAD-SAR= Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour leDéveloppement - département Systèmes Agroalimentaires et Ruraux. Adresse : cf. ALTERSYAL.

Source

Texte original ; Thèse et mémoire

DARDE, Christiane, ENSAM, Approche socio-économique des activités des femmes du département de Bignona (Sénégal), 1995

ALTERSYAL (Alternatives Technologiques et Recherche en Systèmes Alimentaires) - Coronado, San José, COSTA RICA c/o CIRAD-SAR, 73 rue J.F.Breton - BP 5035- 34032 Montpellier cedex 1. FRANCE - Tél. 04 67 61 57 01 - Fax 04 67 61 12 23

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