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Le chakpalo nouveau est arrivé

Au sud-Bénin, les productrices de bière artisanale tentent de reconquérir des marchés

Hubert DEVAUTOUR, Roland TREILLON

11 / 1996

La bière de maïs traditionnelle, le chakpalo, est un produit en déclin sur le marché des boissons au Sud-Bénin. La raison principale en est la concurrence des produits industriels de type "bière" qui ont conquis la plus grande part de ce marché. Ces derniers présentent l’avantage pour le consommateur d’une meilleure accessibilité (la durée de préparation du "chakpalo" entraîne une disponibilité du produit seulement périodique), d’une meilleure conservation et d’une image symbolique forte de modernité. La consommation du chakpalo, qui représente pourtant une valeur culturelle forte, est en conséquence de plus en plus réservée aux cérémonies traditionnelles, d’ordre religieux ou social, notamment en milieu urbain. A Cotonou, il n’est plus possible d’en trouver sur le marché sinon épisodiquement. Sa consommation fait l’objet de commandes spécifiques auprès des "chakpalotières".

La stratégie des femmes artisans pour reconquérir une part du marché des boissons a été de se situer sur un créneau différent, à concurrence moins vive, celui des sodas ou "soft drinks". La clientèle potentielle y est plus vaste puisqu’elle comprend les femmes et les enfants, gros consommateurs de ce type de boissons. Pour cela, les chakapalotières ont mis au point un produit nouveau, que nous avons surnommé le chakapalo nouveau ou le chakpalo sucré. Sucré et très légèrement fermenté, il est assez éloigné de la bière de maïs traditionnelle bien qu’en ayant conservé l’appellation.

Une enquête réalisée auprès de 274 consommateurs a montré que, parmi les personnes ayant consommé une boisson la veille :

-sur 74 hommes, 23 ont bu du chakpalo sucré, 6 du chakpalo fermenté et 48 de la bière industrielle

-pour les 61 femmes, les chiffres sont respectivement de 29, 9, 23

- pour les 75 jeunes de moins de 20 ans, les chiffres sont de 40, 5, 30

En termes de fréquence de consommation, tandis que 63 % de la population enquêtée ne consomme jamais de chakpalo fermenté, ce taux est abaissé à 23 et 24 % pour le chakaplo sucré et la bière industrielle. 28 à 31 % de la population consomme ces deux derniers produits presque tous les jours, 31 % les consomment quelquefois. Ces données montrent l’impact auprès des consommateurs du chakpalo nouveau.

Cette recherche d’un nouveau marché par les femmes artisans s’est accompagné d’une volonté de simplification du procédé extrêmement long et pénible. C’est ainsi que le produit ne subit plus qu’une seule fermentation de courte durée et que les différentes opérations de cuisson sont supprimées. La phase de maltage est maintenue dans la plupart des cas (certaines productrices ont adopté un procédé permettant sa supression). Enfin, une nouvelle opération a été ajoutée, la coloration, qui s’effectue lors de la préparation finale par addition de caramel ce qui renforce le caractère sucré du produit et tend à lui faire retrouver sa couleur brune originelle. Nous avons observé une productrice de Cotonou qui, cherchant à améliorer encore le produit et à l’adapter au goût de sa clientèle, introduit dans la boisson finale du jus de fruit (essentiellement jus d’ananas). Il s’agit encore d’un cas isolé mais qui peut, si le marché répond favorablement à cette innovation, amener de nouvelles modifications du procédé et du produit.

Mots-clés

alimentation, amélioration des techniques traditionnelles, concurrence commerciale, artisanat, consommation, filière de production, innovation, savoir faire, marché local, femme, innovation technologique, acteur social


, Bénin

Commentaire

Il s’agit là d’un exemple de processus d’innovation, terme qui souligne le rôle essentiel du temps. Ce sont les acteurs qui, au sein des organisations, perçoivent ou anticipent les variations de l’environnement et les traduisent en opportunités ou contraintes pour l’action. C’est leur compétence qui sous-tend cette capacité de percevoir et d’agir. Pour que les opportunités ouvertes par l’innovation puissent être exploitées, il faut non seulement que ces opportunités soient perçues, mais qu’elles embrayent également une volonté de passer à l’acte. Une innovation qui pouvait paraître d’abord non adoptable peut le devenir si certains acteurs changent leur perception de la nouveauté ou perçoivent autrement leur marge de manoeuvre. Vu de l’"extérieur",le comportement des acteurs apparaît harmonieux : ils ont adopté l’innovation quand ils y avaient intérêt ; vues del’"intérieur", les choses sont plus complexes et chaotiques : "l’intérêt qui mobilise" n’est pas une donnée immuable maisl’issue d’un processus qui voit un acteur réaligner ses positions. Cette issue est le produit d’une dynamique où l’environnement - caractéristiques de l’innovation par exemple -, les acteurs - leurs compétences, leur vécu, leur anticipation - et les contextes de l’action - les organisations ou réseaux avec leurs caractéristiques socio-culturelles -, interviennent en même temps. Et c’est seulement après coup que l’on peut apprécier la qualité du résultat. Avec cette conséquence que l’incertitude est toujours au coeur de l’évolution engagée.

Source

Texte original ; Thèse et mémoire ; Livre

DEVAUTOUR, Hubert, ENSAM, Etude des systèmes techniques : application à l'artisanat alimentaire au Sud-Bénin, 1992; <TREILLON, Roland>, 1992,<L'innovation dans les pays du Sud : le cas de l'agro-alimentaire>, Paris : Karthala, 267 p. [Economie etdéveloppement].

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