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Une banque pour l’auto-promotion paysanne

Kafo Jiginew au Mali

Amadou Baba DIARRA

06 / 1995

La région Mali-Sud, spécialisée dans la culture du coton, est, de loin la zone la plus prospère du pays. Son développement est confié à la Compagnie Malienne pour le Développement des Textiles (CMDT). Elle couvre 8% du territoire national, et sa population, essentiellement rurale, est de 2 249 000 habitants. La production annuelle de coton y oscille entre 250 000 et 300 000 tonnes. C’est dans cette zone productive fortement monétarisée que se sont implantées, dès 1988, les premières caisses d’épargne et de crédit (« Jiginew », en bambara) sur une initiative conjuguée du Crédit Coopératif Français et du Comité français contre la faim appuyés par un financement de la Communauté Européenne (à hauteur de 50%). Les initiateurs ont visé trois critères principaux : renforcer l’autosuffisance alimentaire du pays, intervenir dans une région monétarisée et enfin favoriser l’auto-organisation des populations rurales. Ces trois critères trouvaient un écho favorable dans la zone Mali-Sud, dite zone CMDT, déjà très organisée socialement. Plus de 10 ans avant, et avec un appui de la CMDT les habitants s’étaient regroupés en Associations Villageoises (AV). Ces associations s’apparentent à la fois à des organisations économiques agricoles (commercialisation primaire du coton, gestion des intrants et du crédit agricole, commercialisation des céréales) et à des organismes sociaux (alphabétisation, santé) financées à partir des revenus collectifs du coton. En 1985, les villageois se sont réunis en Zone d’Animation et d’Expansion Rurale (ZAER) dans le but de décentraliser l’encadrement CMDT en confiant le maximum de tâches d’accompagnement aux paysans eux-mêmes. Les ZAER regroupent 6 à 10 villages. C’est dans ce contexte que les premières caisses se sont créées en 1988. Elles ont naturellement suivi le découpage territorial CMDT : une caisse par ZAER, soit au total 58 caisses. Leur fonctionnement s’articule autour de 3 organes : le conseil d’administration, le comité de surveillance et le comité de crédit. Certains chefs de ZAER, connaissant bien le terrain et les populations, ont été détachés pour l’opération d’implantation des caisses et sont finalement devenus des conseillers au niveau de la Fédération de Kafo Jiginew (littéralement : regroupement des caisses) située à Koutiala, l’une des 3 principales villes de la zone CMDT. A un niveau intermédiaire, les unions locales regroupent chacune 6 à 9 caisses.

Aujourd’hui, Kafo Jiginew peut se targuer d’être un système typiquement décentralisé, au service de l’auto promotion paysanne. Plus qu’une structure technique et financière, Kafo jiginew est un puissant moteur du développement local dans la zone Mali-Sud, de par les innovations sociales et économiques qu’il a apportées dans le monde rural. Il a entraîné une démythification des règles bancaires, en adaptant les règles financières classiques modernes aux spécificités du monde rural (revenus bas et niveau de scolarisation faible) et en amenant les paysans, à travers des techniques financières modernes, à mobiliser l’épargne pour ainsi satisfaire leurs propres besoins de crédit.

Les caisses villageoises mobilisent l’épargne des ruraux dans un but de sécurisation, se substituant aux « bas de laine », habitudes archaïques soumises aux pertes et aux vols, aux tentations de dépenses inutiles. Sur le plan individuel, l’objectif visé est d’enseigner à chacun une meilleure gestion de ses ressources personnelles en développant son sens de l’épargne. Ainsi la caisse s’adresse à tous les ruraux, sans exclusive : exploitants, chefs de familles, femmes, jeunes, paysans,… Les paysans y trouvent des avantages que leur niveau de revenu ne leur permet pas d’avoir auprès des banques modernes. En effet le seuil minimum d’épargne à Kafo jiginew est de 1000 Fcfa (10FF), ce qui est bien inférieur à celui des banques (environ 50 000 F cfa). Quant aux crédits, leurs intérêts au Kafo jiginew oscillent entre 1,2% et 4%. Des taux plus favorables que ceux des structures bancaires classiques.

L’attribution des crédits est décidée dans chaque caisse, la fédération n’intervient que pour rappeler les règles statutaires communes. Les comités de crédit sont assez représentatifs des masses paysannes (deux exploitants par AV) pour juger l’opportunité de l’octroi des crédits à tel ou tel paysan. Cette gestion décentralisée a un double avantage. D’une part, elle assure la satisfaction du demandeur par la prise en compte de ses besoins, la rapidité des décisions et la simplicité de la procédure, et facilite donc l’accès au crédit. Elle permet d’autre part d’obtenir des taux de remboursement de 100% grâce à la sélection des demandes et à l’implication des ruraux.

Kafo jiginew est un réseau organisé de caisses inter-villageoises. Ces caisses sous forme de mutuelles sont détenues par les sociétaires, les caisses elles-mêmes détenant la fédération. Les caisses, les unions locales, la fédération, élisent leurs organes de représentation : conseil d’administration, comité de crédit, comité de surveillance. Ils détiennent seuls le droit de gouverner la politique de leur entreprise. Ce système favorise la prise de décision à l’échelon local en luttant ainsi contre la lourdeur bureaucratique qui a longtemps entraîné la méfiance du monde rural vis à vis de l’administration d’Etat.

C’est au cours des nombreuses réunions tenues dans le réseau que s’effectue la formation pratique et le suivi des cadres villageois. Conscients de la capacité de ces cadres, les sociétaires des caisses leur font confiance. Et comme chacun sait, la confiance est un des principaux ingrédients de la réussite de la collecte d’épargne.

Kafo Jiginew est aussi un instrument de transparence et de rigueur pour les masses paysannes. Les paysans prennent l’habitude de débattre de tous les problèmes de leur caisse, y compris du montant de la rémunération des cadres. Une transparence totale des comptes à tous les niveaux est instituée : les bilans et comptes d’exploitation sont minutieusement examinés. Trois journées par an sont consacrées au conseil d’administration et à l’Assemblée Générale annuelle qui statuent sur les comptes de l’exercice de la caisse centrale de Kafo jiginew.

Les caisses défaillantes ou peu rentables sont mises en examen devant tous et le conseil de discipline remet sévèrement en cause les administrateurs ou gérants insuffisants ou douteux. Cinq caisses ont ainsi été fermées, trois agents ont fait l’objet de poursuites judiciaires, et furent même emprisonnés. Quant au mauvais payeur il voit ses biens saisis et vendus.

Mots-clés

mutuelle, milieu rural, système d’épargne et de crédit, exode rural, caisse d’épargne et de crédit, financement du développement, décentralisation


, Mali, Région sud

dossier

« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Commentaire

Kafo Jiginew apporte la preuve que les paysans peuvent devenir d’authentiques banquiers, plus compétents que les directeurs de crédits des établissements spécialisés, plus rigoureux que les banquiers professionnels.

Il faut veiller désormais à ce que la confiance née dans les coeurs et les esprits, résultat d’une gestion sérieuse et transparente, ne s’estompe pas. Pour cela il faut que les responsables d’aujourd’hui et de demain se montrent à la hauteur.

Notes

Cette fiche a été réalisée sur la base d’une enquête effectuée en 1995. L’ensemble dans lequel elle s’inscrit a fait l’objet par la suite d’une publication séparée, sous le titre : On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt : organisations sociales au Mali, un apport pour la décentralisation, FPH; Centre Djoliba, juillet 1996. S’adresser à la Librairie Fph, 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

Source

Enquête

Centre Djoliba - BP 298, Bamako. MALI. Tél. : (223) 222 83 32 - Fax : (223) 222 46 50 - Mali - centredjoliba (@) afribone.net.ml

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