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Un jeune diplômé fait revivre trois villages maliens

Birama SISSOKO

07 / 1995

A une trentaine de kilomètres à l’Est de Bamako, capitale du Mali, 3 villages voisins se sont regroupés en décembre 1991 pour former l’Association pour le développement de Tienfala -Djigoni (ADTD). Tienfala Gare, Tienfala Village et Djigoni, les bourgades en question, sont distantes de moins de cent mètres chacune, et comptent, à elles trois, quelques centaines de familles. L’association, comme son nom l’indique, a pour vocation de développer cette circonscription, ou plutôt de relancer l’activité économique, en veilleuse depuis les années 60. En effet, de 1932 à 1964, Tienfala Djigoni vécut des années prospères grâce à l’implantation d’une rizerie encadrée par la structure publique de l’Office du Niger. La riziculture rendait la zone particulièrement active, et ceci d’autant plus que la présence en ces lieux de la voie ferrée (liaison directe avec le Sénégal) facilitait grandement l’écoulement de la production. De plus, l’Etablissement de crédit et d’investissement pour le bétail et la viande (ECIBEV) ne tarda pas à s’installer à Tienfala Djigoni, ce qui renforça cette prospérité.

Mais en 1964, la rizerie ferma, puis ce fût le tour de l’ECIBEV. L’onchocercose (maladie qui rend aveugle), la sécheresse des années 1970 fît fuir tous les bras valides. Les trois villages paralysés se trouvèrent en quelque sorte condamnés.

En 1991, sur l’initiative d’un jeune diplômé en technique forestière étranger aux villages, une pulsion de développement vient relancer la machine. Ahmadou Maïga, originaire du Nord du Mali, était venu effectuer son stage de fin d’étude dans la zone, et, avait fini par s’y installer, après de vaines recherches d’emploi. Il crée donc l’ADTD, association qui allait ressusciter la localité, autour du travail et de l’espoir. Depuis lors, comme l’explique Maïga « les populations de Djigoni-Tienfala, réunies en association ont décidé de se rebeller ensemble contre la nature, et de la dompter ». Le problème crucial du village était d’abord et avant tout le manque d’eau. Pourtant, l’eau de pluie coulait tranquillement jusqu’au fleuve sans arroser quoique ce soit. La priorité est donc donnée à la retenue de l’eau. « Pour garder le précieux liquide et étancher les terres assoiffées » selon l’expression poétique du jeune lettré, les villageois armés de pelles et de dabas s’investissent dans la construction de mini-barrages et de diguettes. Dans la foulée, les femmes aménagent des parcelles sur lesquelles elles sèment du riz. Le mouvement est lancé et les productions augmentent de récolte en récolte. En trois ans, on double la production de départ. Ces résultats ont entraîné une véritable ruée vers les parcelles arrosées. La nappe phréatique, dopée par les barrages, alimente désormais les puits abondamment alors qu’avant, ils tarissaient dès le mois de décembre, deux mois seulement après la saison des pluies. Et cela a rendu possible le maraîchage, avec tous les avantages que cette activité apporte tant sur le plan nutritionnel que sur le plan pécuniaire.

Bref, les villageois ne se contentent plus de survivre. Consacrant leurs mercredis et leurs samedis aux travaux d’intérêt collectif, ils s’attachent à améliorer leur cadre de vie en dehors des champs. Pour faciliter la communication entre les villages, un passage à niveau sur la voie ferrée a été aménagé entre les deux Tienfala. Le dispensaire et la maternité, tous deux moribonds, sont pris en charge par l’Association. On remet en état l’éclairage de Tienfala Gare, on rénove l’école fondamentale, grâce au secours du Fonds public d’aide à l’enseignement fondamental, et aux bras des villageois. L’association reprend les activités de l’ECIBEV, avec un projet d’embouche bovine qui bénéficie d’un prêt de 7 millions de Fcfa de la part de la Banque nationale pour le développement agricole. L’ADTD se lance actuellement dans le reboisement avec la mise en place d’une pépinière.

On le voit, chaque jour apporte son lot de nouveautés. Même l’instigateur Ahmadou Maïga s’en étonne. L’Association n’a pas changé seulement les conditions économiques, mais a opéré un véritable travail sur les mentalités. La perspective de lotissement du village, idée autrefois taboue, est à l’ordre du jour. Même les vieux, jadis si hostiles au lotissement, souhaitent vivement cette réforme foncière.

En raison de la dynamique qu’elle a provoqué, l’Association fait l’objet d’admiration de la part des villages alentours. Certains comptent bien s’inspirer de l’ADTD pour se lancer eux aussi dans l’autodéveloppement.

Mais quelles sont les raisons d’un tel succès ? L’ADTD est efficace malgré ses faibles moyens (la cotisation annuelle étant fixée à 1250 Fcfa -soit 12,50 FF- par membres…). Elle doit cette efficacité à sa gestion harmonieuse, à ses bons rapports avec l’autorité traditionnelle, l’administration, les institutions d’aide. Bien que fonctionnant sur un mode associatif moderne, aucune réunion du bureau ne se tient sans un représentant de l’autorité traditionnelle. Les chefs des villages ainsi que les imams sont membres de droit de l’Association. L’Etat non plus n’est pas mis à l’écart. « Mais c’est seulement quand les actions sont réalisées qu’on dit aux représentants de l’Etat de venir voir ! » avoue Maïga. Quant aux organismes d’aide au développement, leur approche est là-aussi stratégique. Au lieu de leur envoyer des dossiers de demandes de financement, on les invite à Tienfala pour leur faire déjà apprécier le travail accompli. Ainsi, le PAM (Programme alimentaire mondial), le FED (Fonds européen de développement), la Caisse française de développement, l’Association française des volontaires du progrès, venus tour à tour apprécier la qualité de l’initiative, leur ont-ils tous apporté leur aide.

L’association est tellement présente et efficace que l’administration s’appuie désormais sur elle pour gérer les problèmes administratifs de la localité. Au cours d’une réunion, un fonctionnaire a même affirmé qu’il n’avait jamais rencontré un dispositif pareil, lui permettant de travailler facilement.

On peut donc dire, qu’à Tienfala, le processus de décentralisation de l’Etat malien est déjà effectif. Pour Maïga, « il ne manque que la participation financière du Comité local de développement (organe représentatif de la population et de l’Etat au niveau du cercle ou de l’arrondissement). Il faudrait qu’il prévoie dans son budget annuel une part pour l’Association.".

Mots-clés

développement autonome, développement local, jeune, décentralisation, organisation paysanne, milieu rural


, Mali

dossier

« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Commentaire

Le jeune diplômé Ahmadou Maïga s’est trouvé une alternative à sa condition de chômeur qualifié, pour son épanouissement et pour celui de plusieurs milliers de personnes.

Le Mali connaît actuellement un problème crucial d’emploi, surtout en ce qui concerne les jeunes diplômés. La majorité de ces jeunes étant d’origine rurale, ne pourraient-ils pas faire profiter leurs villages de leurs compétences et de leurs connaissances, comme l’a fait Maïga ?

Notes

Cette fiche a été réalisée sur la base d’une enquête effectuée en 1995. L’ensemble dans lequel elle s’inscrit a fait l’objet par la suite d’une publication séparée, sous le titre : On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt : organisations sociales au Mali, un apport pour la décentralisation, FPH; Centre Djoliba, juillet 1996. S’adresser à la Librairie Fph, 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

Source

Enquête

Centre Djoliba - BP 298, Bamako. MALI. Tél. : (223) 222 83 32 - Fax : (223) 222 46 50 - Mali - centredjoliba (@) afribone.net.ml

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