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La coopérative agricole multifonctionnelle de Somankidi Coura

Quand les émigrés maliens organisent leur retour au pays

Diaguily SARAMBOUNOU

07 / 1995

Le souhait des immigrés en France originaires de la Vallée du Fleuve Sénégal est généralement de retourner un jour chez eux. Mais comment ce retour peut-il se faire quand on est issu de la paysannerie, sans instruction, ni formation professionnelle, et quand on a consacré son séjour à entretenir les siens au village ? C’est pourtant la voie qu’ont ouverte quelques immigrés à une époque où rien ne les incitait au retour, ou à l’idée même du retour. En effet, le problème de l’emploi n’était pas encore d’actualité en France. En outre, l’environnement politique et psychologique n’exerçait pas de pression susceptible d’encourager l’immigré à envisager son retour au pays. Le résumé des faits :

Les associations constituent des cadres d’échange qui favorisent les prises de conscience et d’initiative. C’est l’Association culturelle des travailleurs africains en France (ACTAF) qui, dans les années 70, a servi de terreau à la conception et à la réalisation de la CAMS. En effet, c’est dans cette association que quelques militants ont alors l’idée de créer une coopérative. Ce qui importe à ces migrants venus de divers pays d’Afrique mais aussi des Antilles, c’est de quitter leurs conditions d’immigrés en retournant en Afrique, quel que soit le pays. Ils avaient en commun une origine paysanne, ce qui les poussa naturellement à choisir d’effectuer leur retour et leur réinsertion économique par le biais de la terre. D’où l’idée de la Coopérative agricole et multifonctionnelle. L’idée mûrit durant trois années et en 1976, la coopérative voit le jour. C’est le gouvernement malien qui leur fournit l’opportunité en leur octroyant 60 hectares de terre dans la Vallée du fleuve Sénégal, à 20 Km en aval de la ville de Kayes, chef-lieu de région du Mali. Le projet se place donc dans le contexte de la mise en valeur du fleuve Sénégal prônée par l’organisation du même nom (OMVS) regroupant le Mali, la Mauritanie et le Sénégal, autour de la mise en place de vastes programmes de périmètres irrigués. Pour ne pas retomber dans les conditions de travail du paysan traditionnel, les coopérateurs suivent durant 4 semaines un stage de formation pratique sur la gestion et l’exploitation d’une ferme, auprès d’agriculteurs français. A cette époque, aucune aide de l’Etat français ne favorise le retour des immigrés dans leurs pays et le GRDR (Groupe de réalisation pour le développement rural)-ONG spécialisé dans l’aide au développement de la Vallée du fleuve Sénégal et de ses ressortissants en France- n’existe pas encore.

Pour constituer le capital de la CAMS, les coopérateurs cotisent à hauteur de 5.000 FF par adhérent, soit un total de 40.000 FF. Ce capital de départ va servir de fonds de roulement. Pour les investissements physiques, la Coopérative bénéficie de l’aide de diverses ONG (la Cimade, l’Association champenoise de coopération inter-régionales, le CCFD -Comité catholique contre la faim et pour le développement-)pour un montant de 600.000 FF. C’est donc en 1977 que les coopérateurs effectuent leur retour et créent l’exploitation agricole. Ils nomment la ferme « Somankidi-Coura » par référence à Somankidi, village situé à 6 kilomètres de là, qui les a accueillis à leur arrivée. Les résultats ne se font pas attendre : on met en valeur 20 hectares de terre consacrés aux cultures hivernales et de contre-saison. On constitue un troupeau de bovins et ovins d’environs 200 têtes, fournissant les localités voisines en animaux d’abattage.

L’effet de la Coopérative tant au niveau des migrants qu’à celui de la région d’accueil est des plus manifestes : introduction des cultures de contre-saison, approvisionnement de la région en produits plus divers et à meilleur marché, mais aussi exemple d’organisation en système coopératif (c’est devenu aujourd’hui presque une tradition…), institution d’organismes d’aide au retour et à la réinsertion des migrants, atténuation de l’exode, etc.

Depuis la création de la Coopérative de Somankidi-Coura, 16 autres villages de la région ont monté leur propre coopérative, ce qui a suscité la création de l’Union régionale des coopératives de Kayes (URCK).

Mais la CAMS a aussi ses problèmes. Ceux-ci résident principalement dans l’écoulement des productions et dans l’aménagement des 40 hectares restés en jachère. En effet, la région est particulièrement enclavée. Faute de routes rendant accessibles l’intérieur de la région, dont les besoins sont pourtant immenses la ville de Kayes est le seul débouché possible pour les coopératives dont le nombre a considérablement augmenté. D’où la nécessité d’y construire des routes. Quant à l’aménagement des terres, c’est au manque de matériel de terrassement disponible qu’il faut imputer la cause. Mais ces deux principaux freins ne peuvent être levés par la CAMS seule. Il appartient à l’Etat et aux futures collectivités décentralisées, d’oeuvrer pour le désenclavement de cette région.

Mots-clés

coopérative agricole, émigré, émigration, développement local, décentralisation, milieu rural


, Mali

dossier

« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Commentaire

Globalement, la CAMS est un exemple réussi de retour d’immigrés en Afrique à travers la terre. Cependant, ceci n’est pas allé de soi. Face aux multiples difficultés apparues dès l’installation de la ferme, la moitié des candidats ont renoncé à l’entreprise. Ne sont restés que les plus convaincus et peut-être aussi les plus disposés au travail de la terre.

Les émigrés, en s’installant sur ce terroir, et en y initiant des activités de développement, créent certes les conditions de leur propre installation et réinsertion socio-économique, mais aussi, contribuent au développement de leur localité d’accueil. En se multipliant et en se diversifiant, ces actions sont de nature à assurer à la région un développement harmonieux. N’est-ce pas un exemple à suivre pour réussir la décentralisation dans cette région ? D’ailleurs, les membres de la CAMS sont particulièrement impliqués dans la politique de décentralisation initiée par l’Etat, puisque certains d’entre eux sont membres du GREM (groupe régional d’études et de mobilisation, organe chargé de sensibiliser les populations à la nouvelle approche administrative liée à la décentralisation). On peut augurer qu’ils sauront amener les futurs élus à mesurer l’importance des infrastructures routières dans le développement économique de la région.

Les organisations de migrants ont une place à prendre dans la gestion de leur région, non plus seulement comme sources financières, mais aussi et surtout, comme catalyseurs d’énergie et d’idées nouvelles au service du développement.

Notes

Cette fiche a été réalisée sur la base d’une enquête effectuée en 1994. L’ensemble dans lequel elle s’inscrit a fait l’objet par la suite d’une publication séparée, sous le titre : On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt : organisations sociales au Mali, un apport pour la décentralisation, FPH; Centre Djoliba, juillet 1996. S’adresser à la Librairie Fph, 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

Source

Enquête ; Présentation d’organisme

Centre Djoliba - BP 298, Bamako. MALI. Tél. : (223) 222 83 32 - Fax : (223) 222 46 50 - Mali - centredjoliba (@) afribone.net.ml

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