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Soobe Kafo, association de jeunes maliens

Une alternative utile à l’émigration

Diaguily SARAMBOUNOU

08 / 1995

Dans la région de la Vallée du fleuve Sénégal, à cheval sur le Mali, le Sénégal et la Mauritanie, et tout particulièrement chez les Soninkés, l’émigration est ancrée dans la tradition. L’expérience de l’émigration intervient comme une phase d’initiation dans la vie des hommes. Les obstacles de plus en plus insurmontables posés par les pays traditionnels d’accueil (France et pays d’Afrique cenrale, notamment), a freiné le flux des candidats à l’émigration. Ce faisant, davantage de jeunes restent au village et se retrouvent par classe d’âge. Fait rarissime dans le temps. Les jours de fête sont autant d’occasions pour ces jeunes de rompre avec l’ennui en organisant des manifestations. Le travail est routinier et n’engendre pas de revenus, les loisirs sont rares. Les frais engendrés par les manifestations étaient le plus souvent supportés par les parents, et cela jusqu’à l’apparition de Soobé Kafo.

C’est à l’approche de la fête d’indépendance du Mali de 1982, qu’un groupe de six jeunes du village de Koussané dans le cercle de Kayes, désirant fêter dignement cette journée nationale, décidèrent d’acquérir les moyens nécessaires pour ce faire, sans passer par les parents. Alors, comment faire ? Les initiatives naissent souvent des besoins, ou des envies que l’on éprouve ! Ces jeunes, en décidant de se procurer les moyens de se réjouir lors de cette fête nationale ne se doutaient certes pas qu’ils venaient d’ouvrir une nouvelle ère pour les jeunes de toute la zone. Bientôt, ils auront une raison d’être dans leur terroir sans être aux crochets de quique ce soit : en somme, vivre dans la dignité.

Pour préparer la fête en question, nos six jeunes cultivèrent volontairement le champ d’un grand commerçant, notable du village, qui leur donna, en reconnaissance, 25.000 Fcfa (250 FF) et un taureau. Ce fut le top de départ. Afin d’étendre le principe au-delà de la fête, ils proposèrent à tous les jeunes de la place de se regrouper et de procéder de la même façon pour se procurer quelques moyens. Si le consensus n’a pu se faire pour l’ensemble des jeunes du village, le groupe a néanmoins atteint 36 membres à la troisième campagne hivernale, pendant laquelle ils récoltèrent beaucoup d’argent et acquérirent plusieurs boeufs. L’objectif du groupe changea alors. Il ne s’agissait plus de travailler pour se réjouir, mais plutôt d’épargner. Cette décision fut prise lors d’une des rencontres de la troisième année d’activité. On décida de constituer une caisse et d’instituer la réalisation de certains travaux collectifs, notamment le « toilettage » du village à l’occasion de chaque fête (travaux de voirie, réparation des routes, ramassage des ordures, etc.). De plus, ils ajoutèrent à leurs objectifs, l’alphabétisation et la sensibilisation sur des sujets d’intérêts communs. A cette époque, lors d’une réunion rassemblant les villageois, une femme s’écria : « On dit que ces jeunes sont des Sangano alors que ce sont des Soobé gou-mou ! » (On dit que ce sont des amuseurs alors qu’ils ont du sérieux !). Ainsi est née l’appellation « Soobé Kafo » (le groupement des sérieux), désignation reprise dans un discours officiel par le chef d’arrondissement de l’époque, Mr Daba Doumbia. Plus tard, ce dernier leur prodigua des conseils pour l’établissement de leurs statuts et du réglement intérieur, et leur délivra un récipissé de création en date du 16 juin 1988.

Par sa politique de location de sa force de travail, l’Association s’est constituée un fonds important en argent et en bétail. Et par ses réalisations d’intérêt général pour le village, elle s’est constituée un capital inestimable de sympathie auprès des villageois. Les anciens les respectent, les soutiennent, et les consultent même. Cela constituent des relations plus fécondes entre les jeunes et leurs aînés.

Aujourd’hui, l’association se conçoit véritablement comme un outil de développement local et peut s’inscrire dans le processus de décentralisation en cours. De 1988 à 1994, elles a mené à bien des activités dans divers domaines. Par exemple, on peut citer : la lutte contre la désertification (plantation de neems sur un terrain à l’orée du village), protection de l’environnement (constitution d’une brigade anti-feu), approvisionnement en eau (creusement de puits à grand diamètre, aménagement d’une mare permettant aux animaux du village d’avoir de l’eau toute l’année), mise en place d’un programme d’alphabétisation, construction de classes, institution d’un comité de coordination regroupant les « Soobé » créés dans 7 villages avoisinnants.

« Soobé » a également en projet l’aménagement de la routes Kayes-Koussané, dont l’état actuel constitue un obstacle majeur au développement de la zone, la réalisation d’un magasin d’approvisionnement en produits de première nécessité, l’aménagement d’un bas-fonds du village, par la réalisation de diguettes, afin d’y assurer la culture du riz,…

Mots-clés

jeune, création d’activité, développement local, organisation paysanne, milieu rural


, Mali

dossier

« On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt » : organisations sociales au Mali, un atout pour la décentralisation

Commentaire

« Soobé » est un groupement de jeunes très motivés qui, spontanément, a conduit des actions d’intérêt général et a réalisé de petites infrastructures et aménagements permanents. En outre, « Soobé » permet aux jeunes de se rencontrer, de discuter, de réfléchir ensemble. Il a surtout donné à ces jeunes une autre alternative à l’émigration. Aujourd’hui, les jeunes ont le choix de partir ou de rester. Ils trouvent une motivation dans les deux cas, se rendant utiles à eux-mêmes et à la communauté. D’ailleurs, « Soobé » regorge aujourd’hui d’anciens émigrés ayant trouvé une raison valable de rester au village. « Soobé » a su obtenir l’appui des aînés non seulement grâce à ses actions, mais aussi du fait du respect scrupuleux des structures traditionnelles, ainsi que des us et coutumes, dont les initiateurs ont fait preuve.

« Soobé » est une organisation phare. Elle a montré la voie à divers groupes qui, depuis, se sont organisés et mènent des actions à leur profit et à celui du village. C’est le cas des femmes et des cadets. Ces derniers se sont constitués en une association dénommée « Jama Jigui » (espoir du groupe), à l’image de leurs aînés de « Soobé ».

Cependant, Soobé n’a pas toujours les moyens de ses ambitions. Pour la réalisation de certains de ces projets, tels que la confection de la route Koussané-Kayes, l’obtention de subventions devient une réelle nécessité. De ce fait, la recherche de telles subventions est une nouvelle préoccupation pour l’Association.

Notes

Cette fiche a été réalisée sur la base d’une enquête effectuée entre 1994 et 1995. L’ensemble dans lequel elle s’inscrit a fait l’objet par la suite d’une publication séparée, sous le titre : On ne ramasse pas une pierre avec un seul doigt : organisations sociales au Mali, un apport pour la décentralisation, FPH; Centre Djoliba, juillet 1996. S’adresser à la Librairie Fph, 38 rue Saint-Sabin, 75011 Paris.

Source

Enquête ; Présentation d’organisme

Centre Djoliba - BP 298, Bamako. MALI. Tél. : (223) 222 83 32 - Fax : (223) 222 46 50 - Mali - centredjoliba (@) afribone.net.ml

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