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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Il paraît que le tout est d’avoir de l’argent pour faire de bons projets

Décliner l’offre confortable d’un financeur pour demeurer fidèle à ses engagements

Carlos SALAZAR ORSI

06 / 1997

A ERM, nous réfléchissions sur les modalités d’extension de nos actions dans le préscolaire (enfants de 3 à 6 ans)qui se déroulaient dans la région ixile sur trois municipalités. Bien qu’existant sur une douzaine de villages, le projet n’avait pas encore été repris par l’Etat. Ce long marathon administratif devait reconnaître les formations mises en place, suite à quoi, l’institution éducative reprendrait les salaires des éducateurs.

Côté finances, nous avions encore des ressources pour 9 mois et l’un de nos financeurs, la Fondation Bernard van Leer (Pays Bas)était sûr de renouveler son soutien pour 1 ou deux ans. Il ne nous restait qu’à définir ensemble les orientations pour l’extension des Jardins d’enfants.

Lorsque l’équipe sur place cherchait aussi des bailleurs de fonds au Guatemala, une nouvelle nous est arrivée : un gros organisme international financerait le projet à condition de le développer à l’échelle du département. C’est-à-dire qu’on nous donnait la possibilité de répandre notre expérience pilote en cours.

La dite proposition découlait d’une étude réalisée par un organisme guatémaltèque fiable. L’expérience d’ERM y était signalée comme étant innovatrice et adaptée à la situation des indiens, etc. Comme c’est souvent le cas, on nous accordait quelques semaines pour déposer un projet pour trois ans.

Schématisons un peu : d’un côté, nous cherchions à mettre en valeur et à disséminer une expérience pilote. D’un autre côté, on nous donnait les moyens financiers presque sans limites et nous pouvions avoir la maîtrise presque totale du processus. C’était trop beau pour être vrai. Ajoutons que nous connaissions déjà ce financeur généreux, car il avait soutenu pendant deux années consécutives notre projet "Enfant pour l’enfant" et de plus connaissait bien la région pour y avoir travaillé pendant quelques années. Bref, nous avions là un partenaire de confiance expérimenté.

ERM laisserait-il passer cette occasion unique ?

Siège et terrain analysèrent l’affaire. Des fax, des budgets, des coups de fils d’un côté à l’autre de l’Atlantique se firent de plus en plus fiévreux, car il fallait agir vite... Et bien.

Le terrain, sensible aux besoins sur place et surtout constatant l’absence quasi totale de l’Etat dans l’éducation préscolaire, se prononcera en faveur d’un projet de trois ans. ERM passerait ainsi au bout de trois ans de 14 à 36 jardins d’enfants, dont 12 sur de nouvelles municipalités. L’équipe - terrain expliquait que nous pourrions trouver des exécutants adaptés, y compris les "former" pour que leurs interventions soient adaptées ; le rôle pédagogique d’ERM serait préservé (formation des éducateurs et du personnel institutionnel qui se chargerait du suivi). Nous aurions le temps de nous préparer à la véritable extension du projet. A Paris, nous appréciions la sensibilité de l’équipe de terrain face aux besoins sur place mais nous étions conscients qu’elle subissait, en même temps, les pressions du financeur, de sa politique d’offre d’argent.

Pour le siège, comme pour le terrain, la question de l’élargissement du programme était effectivement une question primordiale. Ca allait de soi que notre expérience pilote devait être sauvegardée dans son approche communautaire (éducateurs élus par les villageois, apport en main d’oeuvre de la communauté, participation active des mères dans le fonctionnement des jardins, etc.), mais aussi dans sa composante pédagogique (formations alternées théoriques et pratiques, suivi des éducateurs ixils par des instituteurs indiens de la même ethnie)et la recherche permanente d’un accrochage avec l’institution (supervisions d’éducation locales et départementales, mais aussi au niveau national)

Accepter le cadre posé par le financeur (maîtrise financière et d’exécution du projet à l’échelle départementale)voulait dire qu’ERM se trouverait dans une bonne position pour mettre en place un projet à grande échelle, pour développer son "modèle pédagogique". Mais ceci n’était possible que si ERM devenait dans les faits, un service non gouvernemental d’oeuvres publiques. Tout d’abord parce que l’absence de l’Etat dans l’éducation préscolaire impliquait également dans ce cas précis, son absence lors de la mise en place des idées innovatrices. Quel doit être le rôle de l’Etat dans ce processus ? Ne devait-il être présent lors de la mise en place du projet (si ce n’est même avant lors sa conception)? Et après que deviendraient les structures et le personnel formé ? En l’absence d’autres partenaires, nous voyions déjà ERM en train de déployer ses efforts aux quatre coins du département, mais nous n’étions qu’une petite structure. Cet avantage financier devenait pour nous, de plus en plus, une contrainte trop pesante, car il heurtait notre vocation première : celle d’intervenir dans le domaine pédagogique et les activités avec les enfants.

"Mais vous pourrez embaucher des ingénieurs, des maçons, des techniciens, des instituteurs, puisqu’on qu’on vous donnera les moyens financiers nécessaires". Ce genre d’argument, au lieu de nous conforter nous rendait de plus en plus méfiants. Non pas, que nous ne comprenions pas les enjeux ni les besoins de la population indienne en éducation, mais nous ne croyions pas qu’un projet éducatif devait être porté en premier lieu par une ONG étrangère.

Il nous fallait donc expliciter nos conceptions sur les rôles de chacun dans le travail humanitaire. D’abord, il nous semblait que dans ce cas concret il fallait être au moins trois intervenants autour de la table : l’Etat (ministères de l’Éducation et des oeuvres publiques), les ONG (la nôtre, et pourquoi pas d’autres avec d’autres compétences ?)et le bailleur de fonds. Côté ERM, nous insistions pour rester dans un rôle pédagogique et de conseil. C’était au ministère de l’éducation d’assurer le suivi des structures et du personnel, pour qu’ensuite il puisse prendre en charge le projet à un niveau supérieur.

Nous sommes finalement arrivés aux conclusions suivantes : en premier lieu, le financeur ne voulait pas être lui-même opérateur du projet. Mais était-ce pour autant à ERM de jouer ce rôle ? La réponse était non. Deuxièmement, le financeur négligeait totalement le rôle d’entraînement qu’il pouvait jouer vis-à-vis de l’Etat. Nous avons donc constaté qu’il n’était nullement soucieux de l’avenir des structures, des éducateurs à former et des enfants qui seraient concernés par le projet. S’agissait-il de faire apparaître des projets qu’il finançait, même si ce n’était que sur le papier ?

Nous avons fini par proposer un projet d’extension pendant 2 ans sur notre zone de travail et d’extension départementale la 3e année. En résumé, renforcer l’existant et attendre de voir comment évoluaient les choses au niveau institutionnel.

Mots-clés

financement, bailleur de fonds, financement de l’éducation, rôle de l’Etat, Etat et société civile


, Guatemala

Commentaire

Aujourd’hui nous comptons 20 jardins d’enfants dans 17 villages sur les trois mêmes municipalités. L’extension du prescolaire se pose différemment depuis la signature de la paix et le retour des réfugiés du Mexique. Et le financeur ? Il est parti vers d’autres horizons...

Notes

L’auteur est responsable de mission Guatemala à ERM.

Source

Texte original

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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