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I’m a poor lonesome cowboy... ou Far West à Beyrouth Ouest

Portrait d’un gosse de la rue de Beyrouth Ouest, juillet-août 1982

Philippe VIGROUX

06 / 1997

La première fois que je l’ai vu, il était assis, appuyé sur un coude, sur un petit parapet attenant au corps de bâtisse du Lycée Abdel Kader. Il m’a immédiatement fait penser à un héros de western, avec un petit rien en plus de Robin des Bois à la libanaise, peut-être le chapeau... Je l’ai salué.

Quelques jours plus tard de gros bombardements éclatent un peu plus au sud de la capitale. Je vois passer un Bedford vert champêtre dans le chemin d’accès du lycée; direction sortie. L’inquiétude ravageait les esprits... Les bombes qui vous tombent là ou ailleurs provoquent un sentiment d’extrême impuissance. Bref quand la nuit commençait à faire signe, notre Bedford réapparaît, tel un fourgon blindé poursuivi par des assaillants, pour stopper net devant l’entrée de l’accueil du service d’urgence médicale. Je reconnus "Cow-boy" qui commençait à décharger sa camionnette d’une cargaison piteuse de gens de toutes sortes. En deux minutes il est reparti après avoir nettoyé son linceul ambulant.

Les jours passent, les bombes tombent, les quartiers de Beyrouth ouest aussi, les jeunes secouristes libanais vivent les moments les plus sombres de leur vie. Un tel revient au centre parce que son immeuble est tombé. Et sa famille. Il ne sait pas, tout le monde court pour l’accompagner chez lui dans la terreur d’y découvrir un cimetière.

La routine arrive à faire de la démesure une chose banale.

On se croise par-ci par-là, Cow-boy et moi, on discute, on rigole, on sort de douces vacheries sur une chose et l’autre, bref on attend. Une fois, deux fois, une bribe d’histoire, une mie de pain lancée à un moineau, le Bedford of course...

"- ...Et ta famille?

- Tout le monde est mort...

- T’es seul?

- Ouais..."

Il était rentré chez lui deux mois auparavant, avant le Bedford, avant les bombardements : ils avaient tous été fusillés, les siens.

Le reste, je l’avais là qui m’obligeait à revenir toujours vers lui, pour de l’huile sous le moteur, ou la clé de 12 qui me manquait. Dès qu’on entendait les premiers bruits sourds, et que l’air commençait à rétrécir, et que cela persistait, il partait pour accomplir sa ronde infernale.

Un jour que tout était calme il arrive comme un démon dans notre forteresse, descend ventre à terre du Bed’, et repart. J’ai juste le temps de me poser la question de savoir si nous assistons là à un bombardement silencieux . Extrême finesse, de lui proposer de l’accompagner, plus curieux de tant de désinvolture et d’extravagance, et de l’entendre me dire que non.

C’est une semaine plus tard en discutant avec Ihmad (l’un de mes deux bras droits), que je sus ce qui c’était passé. Oh rien de grave, depuis Cow-boy était toujours là avant tout le monde, se chargeait de déclencher le branle-bas de combat dès qu’il arrivait chargé, et on pouvait souvent le trouver assis là sur son parapet, tard le soir. La nuit il rodait dans l’enceinte du lycée, puis disparaissait dans son camion au beau milieu de la nuit.

Ce jour là donc, il avait été arrêté par une de ces multiples bandes armées urbaines, et dépouillé de sa Kalach’. On lui avait prétexté que ce n’était pas un joujou pour lui, et qu’on en ferait meilleur usage. Cow-boy revint donc à Abdel Kader charger une caisse de grenades dans son fourgon. C’est là que je l’entrevis, alors qu’il partait attaquer la bande. Après avoir pris position sur une bute à jet de grenade non loin de l’immeuble où les autres s’abritaient, il lança son attaque, grenade après grenade. A la huitième je crois, les autres se réveillèrent et s’en vinrent aux nouvelles. Les pourparlers s’engagèrent d’où il ressortait que si l’arme de Cow-boy ne lui était pas restituée de la meilleure façon et de la plus alerte manière, il lui restait encore dans la caisse de quoi faire tomber l’immeuble. L’arme fut rendue et le Cow-boy heureux.

Un jour je lui ai demandé ce qui le motivait. Il me répondit simplement: "Le jeu...". C’est vrai qu’il avait toujours un sourire énigmatique en travers de la bouche. C’est vrai qu’on avait envie de rester là à côté de lui des jours entiers. Il était silencieux et quand il parlait cela rythmait l’espace.

Mais je suis parti; on s’en va toujours. J’ai su beaucoup plus tard que quelque temps après notre départ, il avait reçu une balle dans la colonne vertébrale et que son nouveau véhicule était un fauteuil roulant...

Sacré Cow-boy, tu avais 15 ans et tu savais jouer ta vie. Si tu lis ça donne-moi de tes nouvelles. Même si tu gis dans de lumineuses ténèbres.

Mots-clés

jeune, victime de guerre, guerre, violence, culture de violence


, Liban, Beyrouth

Notes

Philippe VIGROUX Ingénieur Agronome Docteur en Sciences Missions ERM : Liban 1982, Guatemala 1990, Rwanda 1997

Source

Texte original

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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