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Jouer à Gaza, une urgence pour le développement des enfants palestiniens

06 / 1997

GAZA, grande comme un mouchoir de poche, vit aujourd’hui au rythme des aléas de l’application des accords d’Oslo, du blocus israélien, des mille et une urgences quotidiennes. L’une d’elles était déjà apparue comme essentielle à ERM dès le début de son intervention à Gaza en 1988 : l’urgence psychologique en particulier pour les enfants. La récupération des enfants traumatisés par la guerre et l’exil ne peut se faire qu’à travers des interventions prenant en compte leurs traumatismes tant physiques que psychologiques. L’aspect médical est facilement identifiable, en revanche les moyens de traiter les traumatismes d’ordre psychologique le sont beaucoup moins.

Jouer, une autre urgence

Pour notre part, nous avons privilégié le jeu en raison de son rôle fondamental dans le développement de l’enfant. C’est au cours de la mission d’ERM à Beyrouth, pendant l’été 82 que, de façon très pragmatique, l’importance du jeu m’est apparue plus clairement. Je n’ai pas oublié ce qu’une vieille femme m’a dit lors d’une consultation dans les sous-sols d’un immeuble de Beyrouth-ouest :

« En 1947, je suis partie de Palestine pour me réfugier en Jordanie. En septembre 1970, chassée de Jordanie, je me suis réfugiée au Liban. Au Liban, j’ai fui le camp de Tal Le Zatar puis Damour. Pour moi, la fin du voyage est ici, dans ce cinquième sous-sol. Mais qu’en sera-t-il de nos enfants si la haire et la violence sont les seuls sentiments qu’ils puissent connaître ? »

Un autre jour, toujours lors d’une consultation, un bombardement d’une extrême violence éclata. Il n’y avait pas de solution de repli. Deux heures durant, avec les mères palestiniennes, nous avons organisé des jeux et l’angoisse des enfants s’est progressivement apaisée.

Ces deux exemples, pris parmi tant d’autres, m’ont convaincue de deux choses :

. le jeu reste et même devient indispensable pour les enfants en situation de guerre si l’on veut qu’ils ne soient pas abandonnés à la peur et à la haine.

. Le jeu n’est possible que si les adultes sont capables d’assumer et de dépasser leurs propres angoisses pour apporter une réponse sécurisante à l’enfant, sans pour cela lui mentir.

Même si aujourd’hui l’idée de la prise en charge de la santé mentale des enfants a fait son chemin, elle est considérée comme une intervention secondaire, située loin derrière les urgences vitales, alimentaires et médicales. Les modes d’interventions restent en grande partie à construire,mais il s’agit toujours de réhabiliter un potentiel de développement en danger chez ces enfants.

Notre travail dans la Bande de Gaza a débuté en 1988 par la formation de kinésithérapeutes palestiniens, à la demande des ONG palestiniennes composant le National Committee for Rehabilitation. Jour après jour, nous avons noté des troubles de comportement majeurs chez les enfants. En 1990, nous avons entrepris des démarches auprès d’un certain nombre d’associations palestiniennes en vue de créer des espaces de jeux qui permettraient aux enfants de relâcher leur tension, leur agressivité ou leur anxiété mais aussi de les exprimer autrement que par la violence. En effet, le « jeu » le plus répandu était celui de l’Intifada qui se terminait le plus souvent par une simple excitation motrice. Les structures d’accueil pour les enfants (excepté pour les tout-petits)étaient inexistantes. Interdites par les autorités israéliennes qui avaient fermé tous les clubs de jeunes, mais aussi interdites par une partie de la population palestinienne pour laquelle l’Intifada passait par le culte du martyr qu’il n’était pas permis de transgresser. Le deuil devait être permanent.

Convaincus de la nécessité du jeu pour les enfants palestiniens vivant dans cette atmosphère de guerre, nous avons avancé l’idée du jeu comme alternative à la violence qu’ils subissaient. Ce discours était difficile à entendre dans les conditions dramatiques de survie à Gaza. Face à la répression et à la violence, « jouer ne fait pas sérieux »... C’est en fait la guerre du Golfe qui a permis la prise de conscience des adultes, et en particulier des mères, de l’état des enfants. Les deux mois vécus sous couvre-feu, dans des logements le plus souvent exigus, ont fait apparaître clairement les difficultés des enfants ainsi que l’état de dégradation de la cellule familiale.

La prise de conscience des Comités de femmes est allée beaucoup plus loin : elles estimaient que l’instabilité de leurs enfants ne tenait pas seulement à l’occupation et à la répression israéliennes. Pour nos interlocutrices, la violence était triple :

. celle de l’occupation israélienne, certes prédominante, obsédante, humiliante et meurtrière,

. celle subie quotidiennement au sein de la famille et qu’elles n’osaient désigner ouvertement,

. celle qui déchire la communauté à travers l’ensemble des luttes interfractionnelles.

Réapprendre l’enfance

Cette prise de conscience de leurs propres difficultés, le fait de reconnaître qu’Israël n’était pas le seul et unique responsable de tous les problèmes, a permis d’élaborer un projet pour les enfants, unitaire et communautaire, qui apparaissait un peu utopique. Elles nous ont demandé de les aider à mettre en place un centre d’animation et de rattrapage scolaire. Elles n’en avaient pas elles-mêmes les capacités pédagogiques, n’ayant pas eu réellement d’enfance. Elles souhaitaient bénéficier d’une formation d’animatrice qui allie nos connaissances aux leurs. Le projet fut donc défini autour de la création d’un lieu sécurisant où les enfants pourraient « réapprendre l’enfance », et s’exprimeraient sans contrainte, mais en respectant des règles établies. Un lieu ouvert à la communauté, et en particulier aux mères, et géré de façon unitaire par cinq Comités de Femmes représentant cinq tendances de l’OLP. Depuis 4 ans et demi, ce lieu et d’autres mis en place depuis, existent implantés dans le camp de Khan Younis. Ils sont maintenant gérés entièrement par nos partenaires palestiniennes réunies en une seule association; la culture et la pensée libre.

Pour la mise en place du projet, trois difficultés ont du être progressivement surmontées.

. En général, l’enfant palestinien n’est pas perçu par les adultes comme une personne à part entière, ayant une identité propre, des droits et des besoins spécifiques.

. Les adultes eux-mêmes sont en difficulté par rapport à leur enfance et au jeu. Ils n’osent pas jouer par crainte d’être accusés de légèreté. Ils disent qu’ils ne savent pas, voire ne se souviennent pas d’avoir joué étant enfants. Souvent, ils sont trop traumatisés pour se prêter au jeu. Il y a peu de professionnels de l’enfance dans les secteurs de l’animation et de l’éducation non formelle.

Aussi fut-il nécessaire de former des professionnels locaux de bon niveau et d’associer au projet la communauté, en particulier les mères.

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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