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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Les raisons d’une suspension des activités d’Enfants réfugiés du monde par le gouvernement rwandais

Sébastien CARLIEZ

06 / 1997

ERM intervient au Rwanda depuis octobre 1995. Elle y développe un programme d’attention globale à destination des enfants et des familles de la commune de Runda, dans la préfecture de Gitarama, à 15 km à l’ouest de Kigali. Le programme regroupe plusieurs volets : préscolaire, éducation à la santé en milieu scolaire, animation extra-scolaire, formation professionnelle des jeunes déscolarisés, soutien aux associations de femmes et de jeunes. En août 1996, les autorités rwandaises exigent que nous suspendions nos activités au motif que « les procédures à suivre pour obtenir une autorisation de projet n’ont pas été respectées ». Bien que prévisible - nous n’avions effectivement pas l’aval officiel des autorités - cette annonce nous apparût d’abord aussi injustifiée qu’injuste. Qu’avions-nous fait pour mériter ça ? Ce sentiment d’injustice nous laissait espérer un retournement de situation rapide, et repoussa le moment d’un regard lucide sur notre situation, sur nos erreurs passées.

Pour notre défense, il convient de reconnaître que les procédures pour l’obtention de l’agrément des autorités avaient changé depuis notre arrivée et qu’il était extrêmement difficile de s’y retrouver. De même, les autorités rwandaises étaient et sont encore très suspicieuses envers les ONG, critiques sur leurs actions passées, sur leur fonctionnement. Elles souhaitaient limiter leur nombre et n’accueillir que des « grandes ». Enfin les acteurs français, parmi lesquels les ONG, n’étaient plus depuis 1994 en odeur de sainteté au Rwanda. Le contexte était donc difficile, plus difficile sans doute que la moyenne des lieux d’intervention de l’association, qui ne sont heureusement pas tous marqués du sceau indélébile du génocide.

A la faveur d’une mission de suivi effectuée depuis le siège en novembre 1996 et de l’introspection qu’elle provoqua, il s’avéra rapidement que tout ce que les autorités nous reprochaient alors était fondé. Nous n’avions pas suivi à la lettre les procédures (telles que valables depuis plus de six mois); nous n’avions pas rencontré tous les décideurs ; nous n’avions pas informé suffisamment les autorités de ce que nous faisions ; nous n’avions pas accepté patiemment les contraintes administratives - presque toutes les ONG avaient avant nous déposé mille dossiers mille fois de suite auprès de mille bureaux ministériels différents.

En outre, nous avons pris conscience d’un certain nombre de handicaps qui nuisaient à notre action :

. notre image n’était pas assez nette. Notre nom s’avérait ambigu au regard des bénéficiaires de nos actions - les enfants mais aussi les adolescents, les jeunes, les femmes, les familles, les associations. Au Rwanda, les réfugiés, c’étaient ceux qui avaient fuit dans les pays limitrophes ;

. nous ne savions pas communiquer avec les autorités, nous ne répondions pas assez rapidement à leurs demandes. Le premier et seul projet qui intéressait vraiment les autorités (l’éducation à la santé dans les écoles)venait seulement d’être proposé, 13 mois après le début de notre intervention au Rwanda ; Tout le reste, et notamment l’animation et le jeu, leur paraissait secondaire ;

. nous étions une petite association, avec de petits moyens financiers, une équipe de volontaires trop jeune et/ou inexpérimentée et/ou aux qualifications non reconnues : au Rwanda, ces facteurs ont nui à notre crédibilité. Nous n’étions pas pris au sérieux. Enfin, pour un volontaire, vivre et travailler au Rwanda n’était effectivement pas une mince affaire. Jeune et inexpérimentée, et malgré sa détermination et sa compétence, notre équipe n’était sans doute pas à la hauteur du défi imposé par la situation et les autorités rwandaises.

Comme souvent, la responsabilité du siège était indiscutable. Parce qu’il avait mésestimé l’impact de l’inexpérience des volontaires expatriés, et qu’il avait tardé à identifier les problèmes, les demandes des autorités et tarder à réagir. Ce que nous faisions alors, nous aurions dû le faire trois mois plus tôt, juste après notre suspension. En ne réagissant pas, nous avions déçu puis démobilisé l’équipe de terrain en sous-estimant la complexité de leur situation ; au Rwanda plus qu’ailleurs, la fréquence des missions de soutien du siège était nécessaire. C’était vrai en temps normal, que dire alors en situation de crise ? En outre, nous avions fait peu de cas des autorités, de leurs décisions et du message qu’ainsi elles nous adressaient. La mission d’un représentant du siège de l’association intervenait trois mois après la suspension de nos activités.

Ainsi, il apparaissait que pour espérer, à ce moment précis, mener des programmes au Rwanda, il était nécessaire de remplir certaines conditions :

- proposer des actions requises par les autorités locales, qui répondent à leurs priorités ;

- élaborer le projet et le mettre en oeuvre avec les autorités, à tous les niveaux (du local au national);

- mettre en avant et responsabiliser les compétences locales ;

- s’appuyer sur les structures existantes, même défectueuses, éviter d’en créer de nouvelles (même louables)si elles n’offrent pas de sérieuses garanties de pérennité ;

- envoyer des expatriés dont les compétences techniques sont reconnues par les autorités, jugées par elles indispensables au bon déroulement du programme et dont l’expérience professionnelle (sur le papier)est indiscutable ; ce qui ne correspond pas forcément avec l’avis des responsables associatifs ;

- avoir d’importants moyens financiers.

Jusqu’alors, malgré toute la bonne volonté du monde et quelle qu’en ait été les raisons, aucune de ces conditions n’avait été remplie. Qu’importe, elles demeuraient à notre portée, comme la suite allait, dans une certaine mesure, le démontrer - quatre mois plus tard, en mars 1997, ERM obtenait l’agrément des autorités rwandaises et pouvait reprendre ses activités.

Mots-clés

ONG, Etat et société civile, intervention de l’Etat


, Rwanda

Notes

Sébastien Carliez est responsable de programme à ERM.

Source

Texte original

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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