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Démontrer l’importance du jeu dans le développement de l’enfant à un public réticent

Muriel ROQUE

09 / 1997

Claude Frigiotti, fondateur de la ludothèque des Francs-Moisins en Ile-de-France, a partagé son expérience avec des volontaires d’Enfants Réfugiés du Monde à diverses reprises. Ces immersions ont duré de deux jours à deux mois. Deux volontaires qui devaient assurer la formation d’animateurs locaux à Gaza sont restés deux mois à la ludothèque. Une fois sur le terrain, constatant que le besoin d’une formation complémentaire se faisait sentir, ils ont demandé à Claude Frigiotti de venir à Gaza pour intervenir devant l’équipe palestinienne du centre d’animation "Al Shuruq Wal Amal" fondé par Enfants Réfugiés du Monde.

Jouer pour montrer l’importance du jeu

Dans certaines cultures, l’adulte ne joue pas avec l’enfant par peur de l’objet-jeu. A Gaza, le jeu était considéré comme activité occupationnelle et rien de plus. Claude Frigiotti se souvient : "Lors de la formation complémentaire que j’ai assurée où j’ai utilisé le jeu pour faire passer des concepts, une animatrice palestinienne est venue me dire : "Je ne suis pas là pour jouer, je suis payée pour travailler." J’ai pu mesurer l’ampleur des réticences devant le message que j’étais venu transmettre... Je me suis servi d’un jeu, le Rummikub, qui se joue avec des chiffres, pour montrer en quoi et comment on pouvait apprendre, travailler, tout en jouant et en riant. La moitié du groupe devait jouer, l’autre moitié observer. Tout le groupe a fini par jouer spontanément. Ensuite, j’ai relié ce jeu aux facultés auxquelles il faisait appel : le raisonnement, le tri, la logique, aspects dont le lien avec le travail scolaire était évident. On peut donc faire du soutien scolaire avec des jeux et ne pas se contenter d’appliquer un savoir abstrait appris par coeur, sans en comprendre la logique. En l’occurrence, il était fondamental de démontrer l’utilité de jeu dans l’apprentissage, à quelles facultés tel ou tel type de jeu fait appel, en fonction des stades d’évolution, des niveaux d’habileté physique et mentale de chaque enfant. L’équipe d’animateurs doit prendre le temps de faire le tour de chaque jeu, d’en décomposer toutes les facettes, pour comprendre quelles fonctions il va mettre en oeuvre. Il faut également que les adultes jouent entre eux et avec les enfants pour comprendre à fond les mécanismes du jeu, donc les règles qui les guident.

Utiliser des jeux interculturels

Les jeux dont on dispose en Occident peuvent-ils être exportés? Quels jeux choisir pour qu’un public nanti d’une autre culture puisse s’en saisir ou parvenir à en trouver des équivalents dans son propre patrimoine? Selon Claude Frigiotti, certains jeux passent aisément les frontières, surtout ceux qui font appel à la représentation, au calcul ou à la logique :"Il existe des jeux interculturels. Le jeu le plus simple, par exemple la poupée, fait appel à des notions de représentation, donc à un certain stade de développement de l’enfant. Les marionnettes aussi existent partout.. Les jeux liés au calcul aussi, puisqu’on compte dans le monde entier. Un simple jeu de l’oie nécessite de compter, d’additionner, de soustraire. Des jeux apparentés au loto ou aux dominos existent presque partout dans le monde."

Des jeux pour tous

Autre message important : ne pas juger l’enfant en fonction de son âge, mais de ses possibilités, pour ne pas l’enfermer dans des a priori. Si l’équipe propose un jeu dirigé, tout le monde doit arriver à y participer. Mais il faut en relativiser l’enjeu : ce n’est qu’un jeu dont le perdant n’est pas forcément mauvais. Les jeux de hasard et de rapidité mettent les enfants en situation d’égalité. En d’autres termes, il faut être conscient de ce que l’on propose pour ne laisser personne "hors-jeu".

Le mime, outil de formation

Comment expliquer des concepts parfois intraduisibles? Comment vérifier qu’un public dont la langue et la culture sont différentes comprend ce qu’on tente de lui faire passer? Comment dépasser des obstacles culturels? Les deux volontaires d’Enfants Réfugiés du Monde avaient facilement transmis à l’équipe palestinienne la première facette de la méthode E.S.A.R. de la québécoise Denise Caron - Exercices Symbolique Assemblage Règles simples règles complexes - : identifier et nommer les jeux. E.S.A.R. est un outil psycho-pédagogique complexe et précieux qui permet de situer les jeux dans tous leurs aspects, de les classer selon leur fonction, le stade de développement de l’enfant qui n’est pas nécessairement lié à son âge. Claude Frigiotti, qui se réfère à E.S.A.R. dans sa pratique quotidienne, l’avait transmise aux deux volontaires. Mais, une fois sur le terrain, ceux-ci ont été confrontés à des difficultés pour faire passer les autres facettes plus compliquées car faisant appel à des notions psychologiques plus complexes. Lors de la session de formation complémentaire de dix jours qui s’est déroulée à Gaza, Claude Frigiotti a imaginé une méthode d’enseignement fondée sur le mime plutôt que la traduction d’un cours théorique pour faire passer la méthode E.S.A.R. ... Grâce à E.S.A.R., la structure a les moyens de proposer toutes les catégories de jeu et de savoir à quelles facultés chaque jeu fait appel. Cette méthode permet également de disposer d’un langage commun entre animateurs d’ici et d’ailleurs. Claude Frigiotti a ainsi mimé les différents stades de développement d’un enfant, puis montré les jeux qui pouvaient y correspondre : les jeux "sensori-moteurs", les jeux "symboliques" faisant appel au langage, les jeux d’assemblage (comprendre la règle qui permet de faire tenir les objets assemblés), les jeux de "règles simples" (loto, domino de couleurs et de formes...), les jeux de "règles complexes" (échecs, dames...).

Montrer plus que démontrer

A la fin de chaque journée, l’équipe pouvait poser des questions, ce qui permettait de savoir au formateur de mesurer ce qu’elle avait reçu et compris ou pas. Claude Frigiotti s’est adapté à son public tout au long de son intervention et ne s’est pas enfermé dans un schéma rigide de formation. Le jeu lui a permis d’introduire la possibilité d’échange et d’obtenir la participation active du groupe. De montrer plutôt que de se livrer à une démonstration abstraite.

Mots-clés

enfant, formation professionnelle, formation, psychopédagogie, système de représentation culturelle, éducation et changement culturel, animateur


, Palestine, France

Commentaire

Avant cette formation, les animatrices palestiniennes n’avaient pas réfléchi en termes de "sérieux du jeu", ne pouvaient en saisir les multiples fonctions dans la mesure où, culturellement, le jeu n’avait pas pour elles d’autre vocation qu’occupationnelle. Seul le savoir scolaire avait une valeur forte. Le jeu était donc dévalorisé. L’objectif de Claude Frigiotti tout au long de son intervention a été de donner à son public l’occasion de constater par l’expérience directe que le jeu a le même statut que le savoir, que l’apprentissage scolaire, en démontrant par la pratique qu’on peut apprendre tout en s’amusant : "Le fait de jouer entre adultes a permis d’éprouver directement et donc d’établir un lien direct entre le jeu et sa fonction, jusqu’à en arriver à constater que le jeu a le même statut que le savoir ou y participe pleinement."

Notes

M.Roque est membre du Conseil d’administration et du bureau d’ERM. Elle est aussi la rédactrice en chef du bulletin interne.

Entretien avec FRIGIOTTI, Claude

Source

Entretien

ERM (Enfants Réfugiés du Monde) - 34 rue Gaston Lauriau, 93512 Montreuil cedex, FRANCE - Tél. : 33 (0)1 48 59 60 29 - France - erm (@) erm.asso.fr

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