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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

L’altéricide, crime culturel à l’encontre des indigènes, prolonge les crimes, répressions et spoliations dont ils ont été victimes depuis la découverte de l’Amérique

Sébastien LE RAY

06 / 1997

L’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, auteur notamment du livre "Les veines ouvertes de l’Amérique latine", nous livre à travers cet article sa vision du sort des Indiens avec l’arrivée de Colomb, mais aussi de nos jours, en montrant qu’une certaine logique continue de régner depuis 500 ans.

Un certain parallèle peut être fait avec la politique qui fut réservée à l’Afrique, avec la venue des Européens. Le prix Nobel de la paix, Mgr. Desmond Tutu, résume très bien la situation : "Ils sont arrivés. Ils avaient la Bible, nous avions la terre. Ils nous ont donné la Bible et ils nous ont dit : "Fermez les yeux et priez". Et lorsque nous avons rouvert les yeux, eux avaient la terre et nous, nous avions la Bible".

Les Indiens d’Amérique ont été les victimes d’une des plus grandes spoliations de terres de l’histoire qui se poursuit aujourd’hui, et sont voués à vivre avec une culture antérieure à la leur. Bien sûr, les raisons motivant cet état de fait ont changé. C’est au nom du progrès économique et de la mondialisation que les Indiens doivent changer, avant c’était la religion qui dictait sa loi. Même si le mot n’est pas employé par l’auteur, nous pouvons dire que les peuples colonisés vivent dans un véritable système d’apartheid où l’Indien, un "sous-homme, mérite un sous-traitement". Et pourtant l’Eglise admit dès 1537 que l’Indien était doté d’une âme et de raison, mais sa situation ne changea guère car celui-ci avait un comportement différent, sujet à un ensemble d’interpétations erronées ("Ils mangent quand ils ont faim et n’ont pas d’heure pour les repas" ? C’est qu’ils sont incapables de maîtriser leurs instincts. L’homosexualité est libre ? Pour eux, la virginité n’a pas d’importance ? C’est qu’ils sont déjà dans l’antichanbre de l’enfer").

Les Indiens vivent aujourd’hui comme hier, exilés chez eux, la pratique de leur propre langue leur portant préjudice. L’auteur rappelle deux faits qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont révélateurs d’un certain état d’esprit :

- Lors de la conquête, Colomb voulut ramener en Espagne des Indiens pour leur apprendre à parler (comme si ceux-ci ne disposaient pas d’une langue qui leur permettait de communiquer).

- Malheureusement, l’histoire se répète 500 ans plus tard, aux Etats-Unis, où une cour de justice décide d’enfermer un Indien mexicain de Oaxaca comme retardé mental car il ne s’exprimait pas dans la langue espagnole. Or celui-ci parlait parfaitement le mixtèque, langue héritée d’une culture vieille de 2.000 ans.

L’auteur va s’attarder à l’exemple d’un pays pour mieux argumenter ses propos. Le Guatemala peut être considéré comme un cas d’école dans le peu de considération portée aux Indiens. Rien que le mot est une insulte. De plus, malheureusement pour eux, ils vivaient sur de riches gisements de pétrole, ce qui fut, entre autre, la raison de la persécution, de massacres et de déplacements de population. La seule chose qui a peut-être changé, c’est que l’homme blanc ne se mouille plus trop les mains, il envoie ses gardes-chiourme (métis ayant honte du sang qui court dans leurs veines, Indiens enrôlés de force)pour effectuer le sale boulot. Il est peut-être nécessaire de rappeler le passé glorieux de ces grandes civilisations - dont, par exemple, les connaissances impressionnantes dans le domaine scientifique (âge de l’univers, découverte du zéro 1200 ans avant les Européens...)Alors, pourquoi ces oublis et cette histoire tronquée ? La réponse d’E. Galeano est simple : "L’histoire change avec celui qui la raconte", en Amérique latine comme ailleurs. "Ce qui pour les Romains fut l’invasion des Barbares, fut pour les Allemands l’émigration vers le Sud". Les Indiens, pour l’instant, n’ont pas encore eu droit à la parole.

L’auteur lance l’idée que le Ve Centenaire puisse être l’occasion pour faire ce travail de mémoire et de redécouverte. Mais cela ne doit pas être (seulement)l’occasion d’ouvrir un album empreint de nostalgie en glorifiant le passé et en prônant un retour en arrière. L’auteur rappelle judicieusement que tout n’était pas si rose avant l’arrivée des Espagnols : rites sacrificiels, despostisme des rois... L’Amérique doit puiser dans le passé des choses utiles au futur. Solidarité (mode de vie communautaire), harmonie entre l’homme et la nature ont permis aux Indiens de survivre à 500 ans de conquête et d’humiliation. C’est sur ce type de pratique que les revendications doivent se faire et qui seront le meilleur hommage que nous pourront rendre aux Indiens, selon E. Galeano.

Mots-clés

histoire, rétablissement de la vérité historique, colonisation, génocide, violence, aliénation culturelle, racisme, représentation de l’autre


, Amérique Latine

Commentaire

Ce texte d’E. Galeano est très intéressant, car il sort un peu de vieux clichés (le Blanc est mauvais,l’Indien est bon...)et qu’il refuse toute forme de nostalgie idiote (c’était mieux avant...)Un reproche peut tout de même lui être fait : au-delà des massacres et des malentendus, la conquête de l’Amérique a provoqué la rencontre de deux mondes, voire trois si on intègre les esclaves africains, et cela E. Galeano n’en parle pas. L’Amérique latine est aujourd’hui devenue métis et il faut en tenir compte.

Source

Articles et dossiers

GALEANO, Eduardo, 1492, l'invention d'une culture in. Magazine littéraire, 1992/02/00 (France), n° 296

CEDAL FRANCE (Centre d’Etude du Développement en Amérique Latine) - France - cedal (@) globenet.org

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