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1992 : L’ambiguité d’une commémoration

Sébastien LE RAY

06 / 1997

Pierre Vayssière, enseignant à l’Institut pluridisciplinaire d’Etudes sur l’Amérique latine, de l’Université de Toulouse, et auteur notamment d’un ouvrage sur Auguste César Sandino, nous livre ici quelques réflexion sur la célébration du 5e centenaire de l’arrivée de Colomb aux Amériques. Il montre ainsi que cette commémoration est loin de faire l’unanimité et est l’objet de débats entre l’espace lusophone et hispanophone, mais aussi à l’intérieur de ce dernier.

L’auteur commence tout d’abord à faire un rapprochement entre la célébration du bicentenaire de la Révolution française de 1789 et celle qui va se dérouler pour les 500 ans du débarquement des Espagnols. Que reste-t-il de ce premier événement hormis quelques ouvrages et expositions itinérantes ? De plus, le risque est grand d’une certaine récupération, vu les oublis et l’indifférence qui touchent les gens face à cet événement.

P. Vayssière analyse ensuite la vision que portent les populations latino-américaines et l’idéologie officielle (qui se retrouve dans les manuels scolaires)sur Ch. Colomb. Une évidence s’impose : on est loin du consensus ! Le Brésil semble reléguer le marin gênois à un rôle de simple découvreur parmi tant d’autres. Ses exploits maritimes seraient la résultante de l’affrontement de deux puissances impérialistes : l’Espagne et le Portugal. Les ouvrages scolaires insistent volontiers sur l’erreur de Colomb qui croyait avoir découvert les Indes. Quant aux Etats hispano-américains, ils sont partagés sur l’aventurier; seulement cinq lui accordent une place relativement importante : la Colombie (qui lui doit son nom), le Pérou, le Mexique, qui furent les sièges de 3 vice-royautés, et deux petits pays d’Amérique centrale : le Nicaragua et le Costa Rica.

Cependant, le monde hispanophone garde pour Colomb une certaine tendresse, valorisant surtout son premier voyage et sa mort dans la pauvreté, du fait de la "cupidité des Espagnols". Mais ils n’ignorent pas non plus qu’il fût un mercenaire à la solde de l’Espagne.

Sur la célébration de 1492 il n’y a pas non plus unanimité. L’Espagne est le pays le plus en pointe pour cette commémoration et organise des grands-messes en tous genre pour se rallier la communauté hispanique :

- exposition de Séville en 1992,

- trois caravelles identiques à celles de Colomb referont la traversée,

- une régate transatlantique espagnole "Route de la découverte", avec les meilleurs voiliers du monde.

Sur le plan économique, la péninsule ibérique veut relancer la coopération dans le domaine de la télématique, des satellites de l’informatique... avec ses anciennes colonies.

Par contre, le Portugal reste, lui, très silencieux et circonspect. Pour les Portugais, les vrais découvreurs de l’Amérique, ce sont leurs marins qui ont débarqué au Brésil bien avant que Colomb ne mette les pieds en Amérique. Par ailleurs, la navigation portugaise était très supérieure au cours du XVe siècle. L’auteur évoque aussi une autre raison : l’absence de projet avec les anciennes colonies. Et aujourd’hui, le Brésil ferait plutôt ombrage au Portugal qui vise plus une intégration européenne qu’une intégration au-delà des mers.

Les pays d’Amérique latine participeront pour la plupart aux festivités, mais sans enthousiasme débordant, seule la République dominicaine fera exception en clôturant les festivités par la venue du Pape. Les populations et les gouvernants privilégient plutôt la notion de rendontre entre deux mondes à celles de découverte et d’évangélisation. Mais il est très difficile de se faire une idée sur les sentiments de l’opinion publique. P. Vayssière, conscient de cela, nous livre les idées de quelques auteurs et groupements d’individus. Le romancier argentin E. Sabato, par exemple, se fait le chantre du métissage et pour cela réaffirme les effets positifs de la conquête. A l’opposé, les indigènes veulent faire de 1992 l’année de la résistance noire, indienne et populaire. Pour l’historien Jean Chesneaux, "la subjugation des peuples amérindiens s’est accompagnée du premier grand génocide de l’histoire moderne". Enfin, une autre position peut être prise, comme par exemple celle de l’écrivain mexicain C. Fuentes dans "Christophe et son oeuf". Elle "consiste à tourner en dérision ce non-événement, tout en transformant le souvenir morbide de l’histoire des massacres en un immense ricanement baroque".

Pour conclure, l’auteur se pose la question de la signification de ce 5ème centenaire au-delà des débats partisans. Il vient en même temps que la remise en cause des vieilles idéologies (populisme et "marxisme caudillesque". L’Amérique doit trouver un modèle de développement à l’échelle du continent, à l’instar de ce qui se fait pour l’union européenne. Les attentes révolutionnaires étant déçues, il peut être un rempart contre la misère sociale et le cercle vicieux de la colonisation.

Mots-clés

histoire, enseignement de l’histoire, colonisation


, Amérique Latine, Espagne, Portugal

Commentaire

Ce texte a le mérite de clarifier la position des différents pays par rapport à l’image de Ch. Colomb et à la célébration du 5ème Centenaire, mais aussi de faire une mise en perspective quant au développement économique et social des pays latino-américains.

On peut regretter tout de même que l’auteur ne donne pas assez la parole aux exclus de ce continent (Indiens, Noirs et souvent les femmes).

De plus, une critique peut être faire pour l’emploi du terme "populisme". Le populisme ou "fascisme de gauche" n’est pas mort dans les années 1990 mais a commencé son déclin près de 15 ans plus tôt, avec la chute de Péron.

Source

Articles et dossiers

VAYSSIERE, Pierre, IPEALT=INSTITUT PLURIDISCIPLINAIRE POUR LES ETUDES SUR L'AMERIQUE LATINE, IPEALT in. Caravelle, 1992 (France), n° 58

CEDAL FRANCE (Centre d’Etude du Développement en Amérique Latine) - France - cedal (@) globenet.org

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