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Un autre parcours pour arriver à l’enseignement

1 - Un ouvrier devient enseignant

André RICARD

03 / 1994

"Je suis né en 1931 à Corbel, dans le massif de la Chartreuse en Savoie, deuxième d’une famille de six enfants et l’aîné de quatre garçons.

A l’automne 1938, toute la famille quitte la montagne pour aller s’installer à Villeurbanne, une cité ouvrière dans la banlieue de Lyon, espérant trouver à l’usine des revenus meilleurs.

Nous emménageons dans une petite maison aux murs gris, construits en agglos mais non doublés. Cet hiver-là il a fait très froid, le poêle à charbon ne démarre pas, quel spectacle ! Il fait froid, mais on ouvre les fenêtres pour ne pas s’asphyxier... ; tout est vert de moisi. Pour compléter le tableau, on aperçoit de temps à autre des bestioles qui traversent par une lézarde le mur qui nous sépare des voisins. Un véritable bouleversement, le déracinement est complet, une autre vie commence.

Le quartier est constitué de villas et de quelques immeubles qui semblent un peu perdus au milieu de très nombreuses petites maisons et baraques, entourées de parcelles de jardin. La plupart des familles du quartier, de condition très modeste, ont beaucoup d’enfants; la pauvreté côtoie la misère, l’alcoolisme aggrave encore la situation. Un père ouvrier avec un petit salaire... notre famille n’échappe pas à l’ensemble de ces problèmes.

En 1939, arrive la guerre, nous quittons la ville pour la campagne, nous changeons plusieurs fois de commune, donc d’école. En 1942, nous revenons pour un an à Villeurbanne... Là, c’est le cauchemar, un blocage complet en orthographe s’établit, l’instituteur "condamne" sévèrement "la faute", punitions humiliantes, gifles, cahier dans le dos ou sur la tête. C’est le moment où s’arrête la progression dans mes études.

En 1943, de retour en Savoie, la rencontre avec un instituteur qui appliquait la méthode Freinet me motive, j’apprends à cultiver un jardin, à greffer cerisiers et rosiers, à réparer les toitures... Alors, je trouve un espace pour réussir car je me découvre des capacités techniques jamais explorées auparavant à l’école.

Grâce à la méthode pédagogique utilisée par mon instituteur, j’obtiens mon certificat d’études; la suite des études a été marquée par les difficultés dans les matières d’enseignement général, et mon intérêt pour les matières techniques qui m’ont permis de progresser et réussir.

1945, la guerre vient de se terminer, nous sommes de nouveau à Villeurbanne, j’entre dans une école de formation professionnelle pour deux ans. A l’atelier, les résultats sont satisfaisants, mais en français c’est toujours "nul". Les études dans l’école ne sont pas faites pour moi. J’ai 16 ans, mon père me met dans le train pour aller travailler comme manoeuvre dans une scierie en Savoie. Nourri et logé pour 60 heures de travail par semaine. Tout un hiver, au courant d’air, dans le froid, j’ai vite compris que mon avenir n’était pas là. Après six mois de ce régime, je rentre avec le premier camion qui emmène un chargement de planches à Lyon.

Le travail ne manque pas, il faut reconstruire le pays dévasté par la guerre; de suite je suis embauché comme ouvrier spécialisé dans une fabrique de caisses. Soixante heures par semaine, travail en série, un bruit infernal, pas besoin de réfléchir, un vrai travail d’automate ; rien d’intéressant, mais je touche ma première paye.

Depuis toujours, une idée ne me quitte pas, je veux faire de la mécanique, devenir un vrai professionnel. Je m’inscris à l’Université Populaire, et le samedi soir, et même le dimanche matin, je fréquente les cours créés à l’intention des ouvriers qui souhaitaient se qualifier et obtenir le certificat d’aptitude professionnelle (CAP). Cette époque m’a conduit à militer dans la JOC (Jeunesse Ouvrière Chrétienne); dans les agendas de cette organisation je découvre "Apprends" de Bertold Brecht - un poème que dès ma rentrée dans l’enseignement j’ai fait découvrir à mes élèves.

Manuellement doué, d’après les autres, j’ai été alors reconnu au niveau professionnel. Si seulement j’avais trouvé un adulte pour m’aider à apprendre, alors j’aurais grimpé les montagnes, mais jamais je n’ai rencontré cette personne.

Marié avec Juliette que j’avais connue à l’âge de 13 ans, nous avons eu cinq enfants. Un accident de travail m’a obligé à changer de métier. Après 12 ans de travail en usine, ayant quitté les études depuis très longtemps, j’ai dû passer des tests psychotechniques. Je me souviens avoir eu des difficultés pour faire une division. On me proposa un travail comme dessinateur technique, mais je n’ai pas accepté. Je ne pouvais pas imaginer ma vie dans un bureau. Je souhaitais devenir moniteur technique pour des jeunes en difficulté, comme je l’avais été. Mon choix pour la recherche de travail n’a pas abouti car il n’y avait pas de places disponibles. Je décide alors d’aller retrouver mon ancien professeur d’atelier qui me propose un poste de maître auxiliaire au lycée technique de Villeurbanne, poste que je prends en 1959.

Avec mes élèves, je me suis dit que j’avais été, moi aussi, un élève et que j’aurais voulu avoir un professeur qui soit aussi mon copain et avec qui je puisse faire une équipe. J’ai donc tenté cette expérience, mais les élèves n’ont pas apprécié, ils ont pris cela comme excuse pour ne pas travailler. J’ai pris une méthode directive comme tout le monde, mais avec une différence : j’ai donné le barème de correction pour les travaux d’atelier et les interrogations écrites; tout le monde connaissait la règle du jeu. Cela a très bien marché, c’est ainsi que j’ai voulu permettre à mes élèves de prendre des responsabilités, chacun pouvant estimer la qualité de son travail.

Pourtant quand on commence sa vie professionnelle comme manoeuvre, on n’envisage pas de devenir enseignant, on est d’un autre milieu social. C’était mon cas, mais la bonne ambiance de travail du lycée et l’encouragement des collègues ont eu raison de mes hésitations.

De nouveau, j’ai repris le chemin des cours, de la promotion sociale afin de préparer ce fameux concours. Trois années difficiles ont été nécessaires pour être reçu. Je dois cette réussite à la patience, la compréhension et l’aide de Juliette, que j’ai laissé bien souvent seule, avec nos trois enfants en bas âge.

En 1964, je suis nommé dans un lycée d’enseignement professionnel à Gien, une petite ville sur les bords de la Loire, au centre de la France, où je resterai quatre ans. Bien que stagiaire, je n’aurai pas droit à la formation dans une "Ecole Normale", lieu de formation des futurs enseignants. Aujourd’hui je peux le dire, j’ai eu beaucoup de chance de ne pas passer dans ce "moule de normalisation".

C’est en puisant dans mon expérience personnelle de l’éducation populaire, de ma pratique des responsabilités syndicales et associatives que j’ai construit ma démarche pédagogique."

Mots-clés

appropriation des connaissances, apprentissage, enseignement technique


, France

Source

Articles et dossiers

RICARD, André, Des savoirs qui circulent : une éducation qui se repense in. COMUNICANDO, 1994/05/00 (France), N°25

CEDAL FRANCE (Centre d’Etude du Développement en Amérique Latine) - France - cedal (@) globenet.org

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