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Echanges de savoirs dans le quartier des femmes de la maison d’arrêt de Beauvais

Créer un espace ouvert dans un milieu carcéral ?

Dominique LAURENT

02 / 1996

En avril 1995, la coordination du Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs m’a téléphoné pour demander si je voulais participer à une nouvelle expérience. Je devais animer un Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs qui venait de démarrer à l’intérieur du quartier de femmes de la maison d’arrêt de Beauvais (100 kilomètres au Nord de Paris). Mon travail consisterait à faire du repérage de savoirs, leur faire faire des offres et des demandes de savoirs, faire des mises en relation ; c’est-à-dire que je devais organiser un temps pendant lequel l’offreur et le demandeur de savoir se mettraient d’accord sur les modalités de l’échange : quoi, où, quand ; mais aussi sur la pédagogie qu’elles allaient développer ; enfin, je devais expliquer les objectifs de cette formation. C’était pour moi un défi à relever : réaliser un réseau ouvert, c’est à dire où théoriquement ne viennent que les personnes qui désirent apprendre et enseigner un savoir de façon très libre, il n’est jamais demandé de compte à celui qui sort ou qui entre dans un réseau. Mais le faire à partir d’un milieu clos ! J’acceptai cependant.

Après les démarches administratives obligatoires, j’obtins l’autorisation de pénétrer derrière ces grandes portes blindées. Michel et Marie-Françoise, qui avaient commencé à mettre les premiers échanges en place, m’attendent devant la porte. Coup de sonnette à la première porte ; à l’interphone, nous expliquons que nous sommes les intervenants pour la formation dans le quartier de femmes. Un déclic nous ouvre la porte d’entrée, je passe dans une cour, monte un escalier. En haut, une deuxième porte fermée à clé, un gardien vient nous ouvrir après nous avoir demandé nos cartes d’identité. Une fois cette seconde porte franchie, on m’indique un casier où je dois poser mes affaires, ensuite je dois passer sous un détecteur à métaux qui s’assure que nous n’introduisons aucun métal au sein de la prison. Je suis le gardien, toujours accompagnée des deux autres animateurs qui me permettent de me rassurer. Le surveillant nous ouvre une grille fermée à clé elle aussi et la referme immédiatement derrière nous. Nous sommes dans un grand couloir terminé par une autre porte à deux serrures, un judas et une sonnette. Cette porte m’apparaît effrayante, j’en viens même à me demander si je ressortirai de cette prison ce soir. Le gardien appuie sur le bouton, c’est une sonnerie très stridente. Une voix de femme : "oui, j’arrive". Le judas se soulève, nous entendons une clé s’introduire dans une serrure pendant que, de notre côté, le gardien ouvre l’autre. La surveillante nous laisse entrer, je me présente à elle et lui explique que je viendrai régulièrement maintenant. Pour tout le personnel pénitentiaire, c’est tout nouveau de laisser pénétrer des personnes extérieures, je sens un peu de méfiance. Moi, je me sens mal à l’aise, je vais bientôt rencontrer les femmes incarcérées, comment vont-elles m’accueillir ? Je passe encore un petit couloir et au bout une autre porte, sans clé celle-ci. Je suis au pied d’un escalier, il y a plusieurs portes avec de gros verrous. Nous montons jusqu’au deuxième étage et attendons devant une de ces portes, pendant que la surveillante ouvre les portes des cellules en bas en demandant aux femmes si elles montent à la formation, puis elle fait de même au premier étage. Je vois les unes après les autres, des femmes de différents âges qui gravissent les marches, certaines sourient, d’autres sont plus réservées. La gardienne ouvre enfin la porte de la salle elle aussi cadenassée, nous entrons tous. Nous sommes quinze personnes dans une petite pièce sans fenêtre ; seuls deux vasistas s’ouvrent sur l’extérieur avec des barreaux. Tout le monde s’installe, deux armoires métalliques contiennent le matériel nécessaire aux échanges, de nombreux livres sont posés sur les étagères d’une bibliothèque. Dans un coin, il y a du matériel sportif et une table de ping-pong, dans l’autre du matériel informatique. Au milieu, des tables et des chaises. Michel me présente, nous faisons un tour de table, chacun se présente, moi y compris, avec ses offres et les demandes. Je me rends compte de toute la richesse de ces savoirs différents. Je me sens tout de suite à l’aise, ce ne sont plus des détenues mais des femmes comme moi qui ont envie d’apprendre et aussi de partager leurs connaissances. C’est vrai que c’est différent d’un réseau en ville. Tous les échanges se font dans la même pièce et ce n’est pas toujours facile de pratiquer l’anglais à côté d’un groupe qui apprend à faire des fleurs avec des collants ou de celle qui enseigne la dactylographie.

Aujourd’hui Michèle et Marie-Françoise ne viennent plus, Marie-Lise qui venait en offreur en informatique est à son tour animatrice. Différents échanges ont été réalisés en informatique, comptabilité, français, anglais, espagnol, allemand, calligraphie chinoise, cuisine et diverses activités manuelles et artistiques. Vingt-cinq détenues ont participé à ce Réseau, le groupe varie de 5 à 15 personnes à raison de trois fois par semaine. Les horaires ont été décidés en accord avec les surveillants et les détenues en fonction des autres activités qui rythment la vie pénitentiaire. Des échanges plus individuels ont été mis en place à d’autres moments. Des personnes extérieures ont également été associées à l’activité cuisine, quelques détenues ayant demandé à leur faire parvenir des recettes. Cette activité a également entraîné la participation des surveillantes, certaines d’entre elles prêtant occasionnellement divers ustensiles culinaires ou apportant quelques ingrédients manquants. Pour les activités manuelles, la documentation a dû être enrichie de l’extérieur pour la réalisation des marionnettes, l’origami, le dessin, et les intervenants ont emprunté à la bibliothèque ou ont apporté des ouvrages personnels, les familles des détenues ont été mises à contribution. Les relations entre les détenues de cellules différentes ont évolué de façon progressive et positive, l’ambiance s’est enrichie. Le Réseau de la maison d’arrêt devient plus ouvert de jour en jour malgré les difficultés rencontrées pour la venue de nouvelles personnes de l’extérieur. Dix intervenants depuis avril 1995 jusqu’à aujourd’hui, février 1996. Les premiers d’entre eux venaient en offreurs ; A présent les nouvelles personnes viennent non seulement en offreurs mais aussi en demandeurs, la dernière offre la lecture et demande le solfège qui lui est enseigné par une détenue.

Mots-clés

échange de savoirs, réseau d’échange de savoirs, réseau de citoyens, réseau d’échange d’expériences, femme, prison


, France, Beauvais

Commentaire

On voit de plus en plus de réseaux entrer dans des lieux clos. Ce sont souvent des personnes extérieures qui demandent aux réseaux d’intervenir et non le réseau qui est demandeur.

Notes

Le MRERS est une association créée par Claire et Marc HEBER SUFFRIN en 1985 et qui fonctionne sur un mode de réciprocité ouverte, chaque participant étant à la fois offreur et demandeur de savoirs. Les fiches ont été produites dans les ateliers d’écriture de ce réseau.

Source

Texte original ; Récit d’expérience

(France)

MRERS (Mouvement des Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs) - B.P. 56. 91002 Evry Cedex, FRANCE - Tel 01 60 79 10 11 - France - www.mirers.org - mrers (@) wanadoo.fr

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