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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Atelier d’écriture et illettrisme

Andrée CHARPENTIER

11 / 1995

L’atelier d’écriture créatrice offre un espace d’expression où plusieurs personnes se retrouvent pour écrire. L’animateur de cet atelier se propose de susciter l’écriture, le désir et le plaisir d’écrire, à partir de jeux de langage, de consignes, de propositions et motivations d’écriture, actuellement éprouvées.

Au fil des rencontres successives, il conduit chacun d’une écriture ludique collective vers une écriture personnelle et plus impliquante. Faisant appel au réel, à l’imaginaire ou au souvenir, ces propositions d’écriture et de partages des textes, lus à haute voix au groupe, permettent progressivement à chacun, selon son rythme, de découvrir son écriture et d’entendre celle des autres. Ceci dans le respect mutuel et un climat de confiance. Orthophoniste, j’ai été invitée à travailler quelques heures par semaine auprès de jeunes de 16 à 25 ans "illettrés" ou du moins en grandes difficultés avec l’écrit. L’orthophoniste est une auxiliaire médicale, spécialiste de la rééducation de la communication. Elle exerce sur avis médical. On me demandait d’intervenir dans le cadre d’un C.P.P.A.(Centre de Préapprentissage), qui dépend du ministère de l’Education Nationale et assure le suivi des jeunes après leur scolarité obligatoire (16 ans). Il ne s’agissait donc pas de mettre en place une rééducation orthophonique dans ce contexte. De plus les jeunes bénéficiaient d’un soutien pédagogique individuel. Un travail de groupe paraissait souhaitable.

C’est ainsi que je me décidai à mettre en place mon projet : susciter le désir et faire découvrir le plaisir de l’écriture au-delà de la souffrance et des échecs accumulés. Je fis le pari de proposer à ces jeunes un atelier d’écriture créative. Une gageure, de gros risques, beaucoup d’incertitude : les jeunes étaient depuis des années en échec par rapport à l’écrit. De plus, ils n’avaient pas choisi cette activité. Le groupe était restreint, deux à cinq selon les séances, et hétérogène, trois jeunes de 16 à 18 ans et deux femmes de 25 ans dont une épouse et mère de famille. Leurs attentes et intérêts étaient tous différents, même divergents.

Dans quelle aventure m’embarquais-je ? Je craignais que les jeunes ressentent cette proposition comme une agression. Face aux doutes, aux craintes qu’exprimèrent le mutisme et les regards qui accueillirent ce projet, je rassurai, explicitai, précisai que je connaissais leurs difficultés avec l’écrit, qu’ici nous laisserions l’orthographe de côté, je leur assurai qu’il n’y aurait pas de jugement. Nous essaierons ensemble de nous amuser avec les mots ; qu’aussi je pourrais leur prêter ma main pour déposer leur parole sur le papier. Nous étions là chacun pour jouer avec les mots, trouver ses propres mots, apprendre à s’écouter, à s’entendre, se découvrir et découvrir les autres. Au début, ce ne fut pas facile. Je craignais d’avoir fait fausse route. Les jeunes les plus en difficulté n’osaient écrire au-delà de deux ou trois mots ou phrases élémentaires.

A la première séance, les propositions de jeux d’écriture les ont déroutés, intrigués, mais ils ont accepté malgré leurs questions silencieuses d’essayer, de jouer le jeu, accepté dans un premier temps d’être conduits, vers ils ne savaient où. Ils ont écrit, pour certains douloureusement, je les aidais, alors. Il leur était difficile de laisser les mots s’entrechoquer, dans le hasard de la circulation des feuilles entre eux. Le désir était grand de rétablir de l’ordre, d’éviter l’incongru.

Pourtant, peu à peu, ils s’y sont résolus et ont pris plaisir à lire et entendre les textes produits collectivement. Quelques lignes de leurs mots entrecroisés. Les séances se sont suivies, deux heures hebdomadaires pendant trois mois. Certains étaient assidus, d’autres plus occasionnels, mais ils ont ri, ils ont échangé, ils ont proposé eux-mêmes des jeux. Pour Boukare, les trois mots douloureux sont devenus des lignes, puis une page ou plus, puis des textes écrits à la maison la nuit. Toutes les occasions étaient prétexte à écriture : ainsi la recopie d’un texte sur l’ordinateur se transformait en la création d’un nouveau texte sur l’écran. Pour Christel, les textes aussi se sont allongés, peu à peu le concret du quotidien s’est enrichi de rêveries, d’un peu d’imaginaire. Claudia qui censurait la poétique de son écriture, n’osant l’affirmer devant ses camarades, a peu à peu cessé de rayer ses textes et accepter de les lire au groupe. Je l’y avais incitée : en s’autorisant à exprimer son écriture poétique, elle pouvait aider les autres à s’en rapprocher aussi. Par contre, Grégory, après plusieurs séances a cessé de venir, pour des raisons "objectives", mais aussi sans doute, parce qu’alors qu’au début il était le "meilleur" du groupe, il n’a peut-être pas supporté de voir les autres évoluer et prendre plaisir à écrire. Il a perdu sa place de leader, et n’a pas pu s’inscrire dans la complicité partagée de ses camarades. Quelque chose que je n’ai pas su gérer, l’équipe non plus. Outre le plaisir d’écrire, peu à peu sont arrivés spontanément les questionnements sur l’orthographe. Claudia et Boukaré, complices, se "corrigeaient" et se questionnaient mutuellement, Christel aussi proposait des solutions à leurs questionnements.

L’expérience fut brève mais prometteuse. Elle permet d’entrevoir l’importance de l’art et la manière d’une mise en route vers l’écriture, de la qualité des outils, de l’écoute, de la mise en confiance et de la dédramatisation, de la place donnée à chacun, du respect, de la lecture au groupe de chaque texte, de l’ensemble de ces éléments comme déclencheurs des possibilités enfouies, insoupçonnées et de la jubilation de les découvrir. Elle est aussi une invitation, un premier pas dans une approche différente de ma pratique professionnelle.

Mots-clés

autoformation, échange de savoirs, réseau d’échange de savoirs, réseau de citoyens, réseau d’échange d’expériences, rapport au savoir


, France

Notes

Le MRERS est une association créée par Claire et Marc HEBER SUFFRIN en 1985 et qui fonctionne sur un mode de réciprocité ouverte, chaque participant étant à la fois offreur et demandeur de savoirs. Les fiches ont été produites dans les ateliers d’écriture de ce réseau.

Source

Texte original ; Récit d’expérience

(France)

MRERS (Mouvement des Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs) - B.P. 56. 91002 Evry Cedex, FRANCE - Tel 01 60 79 10 11 - France - www.mirers.org - mrers (@) wanadoo.fr

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