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Réseaux d’échanges de savoirs, lieux de libertés

Travail de réflexion produit pour une intervention à une fête des libertés

Claire HEBER SUFFRIN

11 / 1995

Les Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs (RERS)sont des lieux d’expériences de libertés, de création de libertés. Ce sont des organisations fondées sur l’idée de formation réciproque : nous sommes tous savants et ignorants ; chacun fait des offres et demandes de savoirs ; chacun devient enseignant et apprenant.

Qu’apprenons-nous de la liberté à travers cette démarche citoyenne et pédagogique ? Parlons de "liberté positive". Ce terme est emprunté à Amartya Sen, philosophe d’origine indienne. Pour l’expliquer, utilisons l’analogie de la photographie. Pour obtenir la photo attendue, la réalité souhaitée, il faut un "négatif" qui subit une action de transformation, le passage par un révélateur. Liberté "négative" : je suis libre de faire tout ce qui ne m’est pas interdit par la loi, la coutume, le règlement intérieur, le code de la route.

En France, nous jouissons de cette liberté "négative" si précieuse ; elle est inscrite dans le Droit, elle définit et garantit un espace de libertés où chacun, en principe, peut faire ce qu’il veut ; on est libre de voter, d’apprendre, de s’instruire, de s’associer, d’accéder à la culture, de pratiquer un sport, de se loger, de travailler régulièrement, de se relier, de travailler à sa propre reconnaissance sociale, de s’insérer. Pourtant ce qui manque souvent, c’est de pouvoir exercer effectivement ces libertés que la démocratie garantit sans offrir toujours la possibilité de les vivre, c’est la possibilité réelle pour chacun de mener la vie qu’il doit pouvoir choisir. Il est donc nécessaire que des révélateurs, des actions de transformation, permettent de progresser vers cette liberté positive. C’est là que se situe l’action des RERS quant à la liberté de se former. Je rêvais de faire du piano, de la philosophie, de la mécanique et je peux oser, dans des lieux pour essayer, je peux les organiser. Je peux retrouver le désir : il ne va pas s’affronter à des institutions lourdes qui vont vouloir le cadrer et le contrôler ; je peux retrouver un élan pour passer du rêve à une réalité que je peux maîtriser. Je peux, en voyant mes savoirs et savoir-faire reconnus et désirés par d’autres, dépasser mes peurs, mes découragements, mes enfermements, mes hontes ; le manque est une richesse, il permet d’apprendre et de se relier.

Quelles libertés s’exercent, s’apprennent et se construisent dans les RERS ?

- La liberté d’entrer, de sortir, de revenir, et de rester quelque temps sans échanger pour apprivoiser l’idée que l’on sait, l’idée d’échanger, l’idée d’apprendre, l’idée d’enseigner, l’idée de rencontrer l’autre, et surtout l’idée que l’on est intéressant. Liberté de formuler des offres et des demandes de savoirs. Constituer ses désirs comme moteurs de ses actions.

- La liberté de construire avec d’autres, objectifs d’apprentissages, modalités, méthodes, évaluations.

- La liberté liée au pluralisme et à la réelle possibilité de choix :pluralité des personnes, de savoirs, des lieux d’échanges, des structures d’échanges. L’idée de pluralité renvoie à l’idée de création ; elle implique la diversité, la multiplicité, la nouveauté et le renouvellement. Et reconnaître cette pluralité, c’est nous définir les uns par rapport aux autres, l’un en relation avec l’autre.

- La liberté pendant les échanges: liberté du tâtonnement, droit à l’erreur, sur les modes d’accès au savoir, les méthodes ; droit de ne pas être enfermé dans ses erreurs, sanctionné ; droit de concevoir l’erreur comme étape de l’apprentissage.

La liberté de négocier en permanence, modifier, refuser les méthodes. Pour devenir autonome vis à vis de celui qui vous enseigne, il faut pouvoir questionner les façons d’apprendre. Apprendre, c’est se libérer, de ses opinions constituées, de ses représentations, des normes, des modes, des jugements tout faits, c’est entrer librement dans le conflit intérieur et dans le conflit constructeur de la pensée avec l’autre. Apprendre des connaissances sur soi, son corps, son esprit, la société, la connaissance, ses ignorances, c’est acquérir des moyens sur soi, son corps, son esprit, la société, et donc des moyens pour essayer de changer les institutions de la société. C’est acquérir, vis à vis d’elles, une plus grande liberté intérieure : je ne suis pas ce qu’elles disent que je suis. Je ne veux pas être enfermé dans l’étiquette que la société me colle.

- La liberté de la réciprocité : savant et ignorant, offreur et demandeur, enseignant et apprenant, je peux construire chacune des deux positions en jouant l’autre ; ne pas m’enfermer ou être enfermé dans la soumission, la captation ou l’exclusion.

Les effets des RERS sont ou peuvent être des effets libérateurs : ne plus avoir peur de ses peurs, oser chercher le savoir, comprendre que l’on apprend en cherchant, se libérer des soumissions intérieures aux regards négatifs portés sur soi, à l’avenir envisagé comme fatalité. Oser dire ses savoirs, ses manques, oser décider sur ce qui nous concerne. Un pouvoir de décision qui ne s’exerce pas s’étiole. Découvrir que l’on peut créer collectivement une démarche, un projet ; devenir capable de création collective dans un projet de proximité peut permettre de participer à des créations collectives plus ambitieuses.

Tout humain qui se libère, libère les autres en disant ou redisant la libération possible. Mais les plus libres, les plus heureux ont, dans ces questions, une plus grande responsabilité : celle de construire, avec les plus écrasés, les plus maltraités par nos sociétés, des systèmes, des projets, des actions où chacun peut travailler à sa propre liberté et à sa propre libération : au fond, la liberté est un processus, un voyage, un chemin. Citation de Primo Lévi (Italien, auteur de livres magnifiques sur les camps d’extermination nazis): "L’image si souvent multipliée de l’esclave brisant ses lourdes chaînes est rhétorique ; ses chaînes sont toujours brisées par des compagnons dont les liens sont plus lâches." Il me semble de plus en plus essentiel et urgent de relier la recherche, l’exigence de "liberté" pour tous, la construction collective des conditions d’une plus réelle liberté pour tous, et l’organisation d’apprentissages permanents de tous par tous, et d’articuler cette recherche de liberté, ces actions de formation réciproque à la solidarité (système où chacun répond pour le tout). Certaines formes unilatérales d’aides ne privent-elles pas certains de ce droit et de cette liberté d’apporter leur contribution positive et choisie au bien commun, c’est à dire de se découvrir et se faire co-créateur de la société ?

Mots-clés

rapport au savoir, autoformation, réseau d’échange de savoirs, réseau de citoyens, réseau d’échange d’expériences, échange de savoirs


, France

Notes

Le MRERS est une association créée par Claire et Marc HEBER SUFFRIN en 1985 et qui fonctionne sur un mode de réciprocité ouverte, chaque participant étant à la fois offreur et demandeur de savoirs. Les fiches ont été produites dans les ateliers d’écriture de ce réseau.

Claire Héber-Suffrin est coauteur, avec son mari, Marc, de :

- "L’école éclatée" (1981), réédité aux éditions EPI-Desclée de Brouwer en 94

- "Appels aux intelligences" (1988), Ed. Matrice

- "Echanger les savoirs" (1992),Ed. EPI-Desclée de Brouwer

- "Le cercle des savoirs reconnus" (1993), EPI-DDB.

Source

Texte original

(France)

MRERS (Mouvement des Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs) - B.P. 56. 91002 Evry Cedex, FRANCE - Tel 01 60 79 10 11 - France - www.mirers.org - mrers (@) wanadoo.fr

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