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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Et si la construction de soi passait par le regard des autres ?

Alice COUZINET

10 / 1995

J’étais la femme d’un agriculteur, la mère de quatre enfants et un pion sur l’échiquier du Monde. Mais moi, qui étais-je ? Un accident de la route est venu perturber cet ordre. Mon mari est décédé, moi-même gravement blessée et condamnée à l’immobilité, mon rôle de mère fut complètement anéanti. De longs mois de vide ont précédé ma prise de conscience. Plus d’espoir de vivre comme une personne normale puisque les médecins l’assurent : jamais plus je ne pourrai marcher. Le fémur droit cassé n’a pu être extrait de la hanche qui a été éclatée. Il n’y a plus d’articulation. Profond découragement. Lorsque l’on vit la complète dépendance, qu’on ne peut ni se tourner, ni déplacer un membre, qu’on est paralysé au point d’être alimenté à la petite cuillère, comment peut-il en être autrement. Plutôt disparaître, pensais-je. Mes enfants, grands maintenant, n’ont plus besoin de moi. Donc plus de responsabilités familiales, on m’oubliera facilement, je ne veux pas être une charge pour ma famille. Je me laissais mourir.

Un jour, première pierre de ma construction, une visite inattendue, celle du professeur de mathématiques de ma dernière fille, déclencha en moi tout un processus inverse. Elle était là, si frêle, les quelques fleurs qu’elle me destinait sur la poitrine, je revois sa chevelure blonde, ses yeux pleins de larmes, son sourire figé et son regard qui me renvoyait l’image désolante que je représentais. Elle ne disait rien, me serrant seulement longuement la main et je ressentais sa peine de me voir dans cet état-là. Dans ce silence passait tout ce que des paroles n’auraient jamais pu dire. Une amitié de cette nature valait la peine de vivre, je ne voulais plus mourir. Avec ce qui me restait de force, je lutterai pour en récupérer le maximum et je vivrai. Toute ma vie a basculé là !

Finies mes idées suicidaires, je dois grandir, mériter cette estime pressentie. Un grand appétit de lectures, de connaissances, d’études me saisit. Dès que j’eus retrouvé un peu l’usage de mes mains, deuxième pierre de mon changement, je m’inscrivis à des cours par correspondance, je dus réapprendre ; des troubles de mémoire importants m’ont fait oublier tout ce que je savais. J’explique à mes professeurs qui comprennent la raison de mes manques terribles en orthographe et ma mauvaise écriture. De mon lit, j’étudie, je réfléchis, j’avance, je découvre les penseurs, les philosophes, les sociologues. Mon jugement était en gestation, ma personnalité se formait peu à peu. Parallèlement je travaillais pour améliorer mes possibilités physiques. Dans ma vie de tous les jours, je refusais au maximum les aides proposées afin de réaliser par moi-même le plus possible de mes propres nécessités quotidiennes. Ainsi je progressais chaque jour dans mes mouvements. Bientôt, je pus m’asseoir, oh ! A demi-allongée, mais pour moi, qu’on avait condamnée à l’état grabataire, c’était une réussite. Enfin pour la première fois, depuis, ma sortie de l’hôpital, je réussis à me déplacer entre deux béquilles, aidée de ma fille pour aller à un stage de sociologie, dans le cadre de mes cours de psychologie appliquée, ceci fut la troisième pierre de ma construction. Car mes yeux ont commencé à s’ouvrir sur la réalité du monde. Se faire une idée, avoir une opinion sur la politique, le pouvoir, l’immigration, les religions, les finances, pour moi qui n’avais jamais même voté, c’était un sacré pas. De là mon engagement : je devins Citoyen du Monde. J’ai beaucoup milité pour un monde sans guerre, plus juste dans la répartition des richesses, un monde égalitaire où chacun serait reconnu en tant qu’être et possédant les mêmes droits, quelle que soit son origine ou sa condition.

Toutefois, sans arriver à un quelconque avancement, jusqu’au jour où dans mon courrier un dépliant attire mon attention. De quoi s’agissait-il ? Il parlait de formation réciproque et disait que puisque chacun sait quelque chose (c’est évident), chacun peut transmettre ce qu’il sait (évidemment). Rien de nouveau là-dedans. Cela a toujours existé. Ce qui était nouveau, à mes yeux, c’était la réciprocité, on n’était pas seulement quelqu’un qui sait, ou quelqu’un qui apprend, mais on était tout à la fois celui qui enseigne et celui qui apprend. L’idée d’instituer cet axiome à grande échelle m’apparut géniale. J’en lisais plus loin les effets : reprise de confiance en soi, valorisation de chacun, possibilité de choix dans l’étude, travail à la carte, communication, liens qui se tissent et sans argent, donc à la portée de tous. Cela rentrait tout à fait dans mes vues.

Comment créer un Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs dans notre département qui n’en possédait pas encore, alors que cela commençait à se multiplier dans toute la France. C’était la quatrième pierre de mon édification. Renseignements, formations, tentative de persuasion auprès des amis, de la municipalité. Il fallait constituer un groupe et trouver de l’aide auprès des pouvoirs publics et ce n’est jamais facile. Claire Héber-Suffrin, fondatrice de ce Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs, accepta de venir dans notre ville pour une conférence publique, afin de renseigner sur le fonctionnement du Réseau d’Echanges Réciproques de Savoirs, ses principes, ses effets, et de nous parler du vécu de ceux qui existaient déjà ; cela aida au démarrage. Il se forma un noyau de personnes qui voulurent bien tenter l’expérience. Gens de valeur, de bonne volonté, généreux, capables sur de nombreux points, et parmi eux, celle qui devait se révéler être ma meilleure amie et avoir les qualités et les capacités nécessaires pour diriger cette entreprise audacieuse. A nous deux et avec l’aide d’un petit groupe qui s’était peu à peu étoffé, nous sommes arrivés à ce qu’est aujourd’hui notre Réseau : Lieu où affluent de nombreux demandeurs et offreurs de savoirs, un endroit chaleureux où tout un chacun aime venir et peut sans problème avouer ses manques, dire ses envies d’apprendre sans bourse délier, où, en plus du savoir, se créer des relations, des amitiés. Quels changements dans ma vie ! Sans avoir eu recours à de quelconques interventions chirurgicales, je marche presque comme tout le monde, je travaille à notre oeuvre au maximum. J’ai trouvé en ma collaboratrice une amitié à toute épreuve.

Mots-clés

rapport au savoir, échange de savoirs, réseau d’échange de savoirs, réseau de citoyens, réseau d’échange d’expériences


, France

Notes

Le MRERS est une association créée par Claire et Marc HEBER SUFFRIN en 1985 et qui fonctionne sur un mode de réciprocité ouverte, chaque participant étant à la fois offreur et demandeur de savoirs. Les fiches ont été produites dans les ateliers d’écriture de ce réseau.

Source

Récit d’expérience ; Texte original

(France)

MRERS (Mouvement des Réseaux d’Echanges Réciproques de Savoirs) - B.P. 56. 91002 Evry Cedex, FRANCE - Tel 01 60 79 10 11 - France - www.mirers.org - mrers (@) wanadoo.fr

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