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Femmes en Noir : ’Nous sommes toujours dans les rues à Belgrade’

Odile ALBERT

09 / 1996

A Belgrade, depuis le 9 octobre 1991, chaque mercredi matin, des femmes se rassemblent dans les rues et les places de la ville, habillées de noir. C’est le groupe des Femmes en Noir. A l’occasion de leur cinquième anniversaire, fêté le 12 octobre 1996 sur la grande place de Belgrade, elles ont fait une déclaration dont voici de larges extraits :

"Nous savions que le désespoir et la douleur avaient besoin d’être transformés en action politique [...]. Avec nos corps [...], nous déclarions notre amertume et notre hostilité à l’égard de tous ceux qui désirent et font la guerre. Pendant les rassemblements, nous restions silencieuses, chuchotant parfois entre nous pour nous encourager et nous soutenir mutuellement quand les mots des passants nous injuriaient ou nous mettaient en colère. C’est ainsi que nous avons continué chaque mercredi avec des signes, en distribuant des tracts [...]Aux rassemblements, nous étions parfois peu nombreuses, parfois nombreuses, des femmes différentes. Chaque femme, seule, individuellement, n’aurait pas tenu le coup. Ensemble nous avons persévéré [...].

"Nous n’avons pas arrêté la guerre. Mais nous n’avons pas succombé non plus à l’impuissance et à la résignation [...].

La politique alternative des femmes

"Bien que le nationalisme ne nous ait pas divisées, il a créé différentes sortes de vulnérabilité parmi les femmes originaires des régions de l’ex-Yougoslavie. Nous avons voulu rétablir la confiance le plus vite possible, au moyen de lettres, de "petites" rencontres, de "grands" meetings internationaux [...]. Depuis août 1992, nous organisons des rencontres internationales du "Réseau de solidarité des femmes contre la guerre" et ainsi nous rendons visibles les liens et la résistance non violente des femmes. Nous recommandons la solidarité, l’échange, le soutien mutuel et les stratégies communes. Lors de la cinquième rencontre, en août 1996 à Novi Sad, nous avons été ravies que nos amies vivant en Bosnie aient pu nous rendre visite pour la première fois depuis ces années de guerre [...]: deux cents femmes de plus de vingt pays et de toutes les républiques de Yougoslavie. Nous nous sommes mises d’accord pour que cette année, dans chacune de nos villes, nous organisions des manifestations simultanées contre la guerre et le militarisme.

Les déserteurs sont nos alliés

"Notre anti-militarisme n’est pas une activité supplémentaire à l’objection de conscience. Notre vie quotidienne confirme combien le budget militaire et la mobilisation forcée nous concernent et combien cela nous affecte. Nous ne voulons pas faire de l’expérience des femmes l’unique "problème des femmes", car tous les problèmes concernent les femmes. Nous ne consentons pas à être victimes du militarisme ; au lieu de cela, nous voulons plutôt interpeller le système de valeur militariste au moyen de petits actes continus de résistance non-violente.

[...]

Réfugiés en quête de retour

"Depuis deux ans, nous allons dans les camps de réfugiés. Nous n’avons pas été les dispensateurs classiques d’aide humanitaire (charitable), mais plutôt des amies des gens et des témoins de la dégradation de leurs conditions, aux mains de ce régime et de beaucoup de grandes organisations humanitaires internationales. Partout où cela a été possible, nous avons dénoncé leurs systèmes de répression. Après la signature des accords de Dayton, l’exil n’est plus seulement une attente de retour au pays, mais aussi une peur plus grande du futur. Le désespoir profond et la dépression sont la réalité des réfugiés qui n’ont nul endroit où rentrer. Ils ne veulent pas que le destin de leur vie soit déterminé par leur prénom et leur nom de famille. Ils ne veulent pas servir d’instrument à la colonisation de nations ethniquement pures [...]

Nous nous souvenons, disons et écrivons

"Nous nous souvenons, disons et écrivons afin que les expériences des femmes ne restent pas ensevelies dans le silence, afin que nous n’oubliions rien de ce qui s’est passé pendant la guerre, parce que, en occultant la mémoire, les dirigeants espèrent effacer la violence et les crimes qui ont été commis. Nous publions des revues, des bulletins, des livres...

La paix armée

"Avant les accords de Dayton, nous devions traverser quatre pays pour atteindre la Bosnie, soit environ cinquante heures de voyage. Ce voyage demande maintenant beaucoup moins de temps, mais les frontières sont gardées par des soldats. Quelle sorte de paix est cette paix maintenue par les armes ? Pour nous, il n’y a rien de pire qu’une "paix armée". La paix signifie désarmement, ou ce n’est pas la paix.

[...]"Ceux d’entre nous qui vivent dans la "paix armée" se demandent : ’Est-ce une période d’après-guerre ?’ ou ’Est-on en train de créer les structures militaires, les structures de la société et les hypothèses idéologiques pour une nouvelle guerre ?’ Nous avons peur que cette soi-disant période d’après-guerre dure si longtemps qu’elle se transforme elle-même en pré-guerre. Avons-nous vraiment appris à reconnaître les signes et les mots qui préparent la guerre ?

"Depuis Dayton, la guerre a continué d’une façon différente. La logique de guerre et le militarisme sont partout autour de nous, parce que le régime serbe n’a toujours pas renoncé à ses prérogatives territoriales envers la Bosnie, parce qu’il envisage toujours "tous les Serbes dans un seul Etat", parce qu’il opprime toujours la population albanaise du Kosovo. Et une guerre future n’est pas vraiment improbable...

"Cinq ans ont passé et nous continuons toujours notre protestation.

"Nous continuons parce que nous refusons la militarisation grandissante, parce que ce régime continue à faire la guerre contre les autres, par la peur, la répression et le chantage. Nous continuons notre protestation parce que nous vivons dans un pays où la peur et la pauvreté se propagent dans la vie de la majorité des citoyens. Nous continuons parce que ce régime est prêt à tout sacrifier pour maintenir son autorité, au prix de millions de sans-emploi, d’une guerre civile, du chaos et d’une dictature évidente."

Mots-clés

femme, accès des femmes à la politique, citoyenneté, mémoire, groupe de pression, mobilisation populaire, guerre, construction de la paix, non violence, réfugié, organisation de femmes


, Yougoslavie, Serbie

dossier

Quand les femmes se mobilisent pour la paix, la citoyenneté, l’égalité des droits

Commentaire

Les manifestations du mercredi matin sont l’occasion pour les Femmes en Noir d’apporter leur soutien à d’autres luttes qui rejoignent les leurs. C’est ainsi qu’elles ont, entre autres, soutenu la grève des ouvriers de l’usine d’armement de Kragujevac et mis sur pied le "marathon anti-guerre de Belgrade" pour soutenir les hommes qui s’opposent au service militaire et les déserteurs revenus du front.

Notes

Source : Déclaration diffusée par le réseau Femmes sous lois musulmanes, BP 23, 34790 Grabels, France.

Contact : Femmes en noir : Belgrade, Serbie. Tél/Fax 381 11 347 877

Source

Texte original

CDTM (Centre de Documentation Tiers Monde de Paris) - 20 rue Rochechouart, 75009 Paris, FRANCE - Tel. 33/(0)1 42 82 07 51 - France - www.cdtm75.org - cdtmparis (@) ritimo.org

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