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En Russie, le Comité des mères de soldats est devenu un chaînon de la société civile qu’on ne peut plus faire taire

Odile ALBERT

03 / 1997

Cette fiche reprend l’essentiel de la déclaration de Ludmila Obraczova, membre du Comité des mères de soldats russes, prononcée au Sommet des sept résistances tenu à Lyon le 27 juin 1996, parallèlement à la réunion du G7.

"En Russie, l’Etat est tout, la personne n’est rien. Ceci est encore plus vrai en milieu militaire où les hommes acquièrent des stéréotypes qui pénètrent leur conscience. N’étant pas entrées dans ce système, les femmes, elles, peuvent prendre du recul, surtout lorsque cela concerne ce qui leur est le plus cher, la vie de leurs fils.

"Les statistiques sont terribles : en temps de paix, chaque année meurent quatre à cinq mille soldats, sans compter ceux qui participent à des actions militaires. Froid, faim, absence de médicaments et de surveillance médicale en sont les causes. Et aussi -et c’est le plus terrible- les sévices et tortures subies par les jeunes recrues de la part de soldats plus âgés ou d’officiers. En 1994, dans l’extrême-orient russe, quatre jeunes soldats sont morts et près d’un millier ont été envoyés à l’hôpital pour problèmes médicaux graves. En 1996, dans la même région, deux soldats sont morts de faim et plus de deux cents ont été hospitalisés, victimes de malnutrition.

"Le Comité des mères de soldats russes a été créé en 1989, alors que la perestroÏka était déjà commencée. Les femmes se sont réunies d’elles-mêmes, sans mot d’ordre extérieur. Leur première victoire a été de ramener à l’université 170 soldats qui avaient été envoyés à l’armée de force et de manière illégale. Une autre action a concerné les mères dont les fils étaient morts à l’armée : elles ont obligé le gouvernement soviétique de l’époque à mettre en place une commission d’enquête sur les causes de ces morts en temps de paix et à prendre diverses mesures : assurance médicale obligatoire pour les soldats, versement de pensions aux familles, élargissement de la liste des exemptions pour causes médicales, etc.

"Lorsque les conflits inter-ethniques ont commencé dans l’ex-URSS (Arménie et Azerbaïdjan, Géorgie et Ossétie du Nord, Asie centrale), nous avons organisé des piquets devant les hôtels où résidaient les députés du Soviet suprême en leur demandant de mettre fin aux désordres de l’armée. Nous avons établi des contacts permanents avec les représentants des pouvoirs législatif et exécutif ainsi qu’avec tous les médias. Depuis lors, le Comité travaille dans une tension permanente car, chaque jour, de vingt à quarante soldats viennent à nos permanences après avoir déserté pour sauver leur vie. Nous recevons des milliers de lettres. Nous participons à tous les procès et toutes les instructions comme défenseurs civils des appelés et des soldats.

"Au début, nous avons été obligées, d’établir des contacts étroits et permanents avec les organes de l’Etat qui travaillent dans le domaine, masculin, des affaires militaires. Au début, on nous regardait avec circonspection en se demandant ce que nous, femmes, pouvions bien connaître de ces affaires militaires ; maintenant, on est bien obligé d’écouter ce que nous avons à dire. Au début, tout ce que nous demandions était perçu de manière négative ; maintenant, on constate des améliorations : par exemple, nous avons été les premières à parler de la réforme militaire, et, maintenant, tout le monde en parle.

"Nous avons été les premières à dire que la guerre en Tchétchénie était illégale, anticonstitutionnelle ; après nous, plusieurs juges du Tribunal constitutionnel ont exprimé ce même point de vue. Nous jouons aussi un rôle de vigilance important : en effet, nous ne laissons pas le pouvoir tromper les citoyens car nous connaissons la vérité sur ce qui se passe et nous l’expliquons à tous les médias. Notre activité n’est pas à proprement parler politique, mais revêt un caractère de défense des droits de l’homme. Elle concerne chaque être humain dans sa situation concrète et examine chaque cas pour en trouver la solution. En sept ans, nous avons connu de grands succès, mais aussi des échecs.

"Ces dernières années, tout le monde a pu constater en Russie un processus de remilitarisation, le point culminant de ce processus étant, bien entendu, la guerre en Tchétchénie. Cette guerre a entraîné de nombreuses violations des droits de l’homme dans l’armée et dans l’ensemble de la population. Mais le Comité, avec ses quelques années d’existence, avait déjà préparé la société au fait que les parents non seulement pouvaient, mais aussi devaient défendre leurs enfants. Dès le début de la guerre, avec l’aide du Comité, plusieurs groupes de femmes ont organisé des voyages en Tchétchénie pour récupérer leurs enfants sur place. Il faut dire que les combattants tchétchènes, les "Baïoviki", les ont aidées : ils comprenaient tout à fait que ces appelés n’étaient pas venus de leur propre chef et ils disaient aux femmes "Reprends ton fils, mais s’il retombe entre nos mains, nous le fusillerons". Les mères faisaient alors leur possible pour que leurs fils ne repartent pas à la guerre. Cela a souvent réussi et permis d’éviter que ces fils ne soient tués ou ne soient eux-mêmes des tueurs.

"A ce jour, il n’y a pas de données officielles sur le nombre des morts, prisonniers ou disparus, que ce soit côté russe ou côté tchéchène. Nous sommes pratiquement la seule organisation à récolter ces données et à les diffuser aux médias. Nous pensons qu’au moins dix mille appelés sont morts en Tchétchénie. On compte aussi sept cents disparus.

"Nous sommes en contact très étroit avec les femmes tchétchènes ; nous nous comprenons très bien ; nous avons une seule douleur, un seul malheur et nous pensons pouvoir ensemble les surmonter. Quand nos mères russes vont en Tchétchénie, elles vivent dans les maisons des femmes tchétchènes et partagent le pain avec elles. Quand les femmes tchétchène viennent nous voir, nous les aidons comme nous pouvons, avec des médicaments par exemple, et nous prenons la liste de leurs disparus pour essayer de la publier.

"Nos dirigeants déclarent que la Russie est déjà presque une démocratie alors qu’ils continuent une guerre contre leur propre peuple. A l’heure où se réunit le G7 (Lyon, fin juin 1996), nous voulons demander à ses membres comment ils peuvent y admettre la Russie, un pays où se produisent de telles violations des droits de l’homme.

"L’expérience internationale montre que tout conflit dit "intérieur" entre différentes nationalités finit toujours par s’étendre aux Etats voisins et à l’ensemble de la communauté internationale. C’est pourquoi nous exigeons -nous ne demandons plus depuis longtemps- nous exigeons d’arrêter immédiatement les opérations militaires en Tchétchénie, de mener de véritables négociations et de tenir un référendum en Tchétchénie."

Mots-clés

femme, guerre, violation des droits humains, torture, armée, militaire, Etat et société civile, accès des femmes à la politique, pression sociale, organisation de femmes, administration publique


, Russie, Tchétchénie

dossier

Quand les femmes se mobilisent pour la paix, la citoyenneté, l’égalité des droits

Commentaire

Proposé pour le prix Nobel de la paix par une organisation de femmes allemandes, le Comité des mères de soldats russes a reçu, le 6 décembre 1996, le prix Nobel alternatif (Right Livelihood Award).

Source

Présentation d’organisme ; Témoignage

Sommet des 7 résistances, Lyon, 27 juin 1996, Agir iciCEDETIM, 1996/06/27 (France)

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