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Les piranhas, mémoire de l’Amazone

Marie Lise SABRIE

09 / 1996

Pendant cinq ans (1989-1994), une équipe de chercheurs de l’Orstom (Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération), en collaboration avec l’INPA (Institut national de recherches en Amazonie, Manaus, Brésil)et l’université d’Idaho aux Etats-Unis, a parcouru dix des plus importants affluents de l’Amazone moyen et inférieur, depuis la frontière des Guyanes jusqu’au sud de l’Etat de Parà au Brésil, collectant les plantes aquatiques, les crustacés, les poissons et leurs parasites. En Amazonie orientale, les affluents de l’Amazone drainent des massifs anciens d’origine précambrienne (ère antérieure à 570 millions d¹années). Ces fleuves aux eaux claires se jettent dans le cours principal de l’Amazone qui charrie des eaux limoneuses depuis les Andes jusqu’à l’océan.

Les observations faites par les ichtyologues montrent aujourd’hui que, dans ces affluents, la répartition des espèces de la famille des Serrasalmidae - à laquelle appartiennent les piranhas - présente une structure très marquée, bien différente de celle du cours principal du fleuve. Ainsi dans les hauts cours des affluents, on trouve ainsi des poissons vivant dans les rapides, comme le «mylesine», espèce phytophage, le «coumarou», un frugivore, ou encore le «pacou dente seco» au spectre alimentaire plus large. Dans le cours inférieur de ces mêmes affluents, non loin de la confluence avec l’Amazone, on rencontre également des piranhas et des «pacous» qui sont absents du cours principal du fleuve, tout proche. Cette structure particulière de la répartition des Serrasalmidae se reproduit d’un affluent à l’autre.

A l¹inverse, certaines espèces sont, pour leur part, spécifiques des eaux de l’Amazone et de la zone inondée chaque année par le fleuve, la varzea. Il s’agit par exemple de la «pirapitinga», du «pacou manteiga», du «tambaqui», un poisson généralement frugivore mais quelquefois planctophage, très apprécié des populations amazoniennes, qui peut atteindre 30 kilos et 80 centimètres de long, ou encore du «piranha rouge», un carnivore vivant dans les lacs peu profonds.

Tout se passe donc comme si l’Amazone formait une barrière quasi infranchissable pour de nombreuses espèces, divisant un large ensemble faunistique - les affluents - qui s’étend du nord au sud sur plus de deux millions de kilomètres carrés. Comment expliquer une telle opposition dans la répartition des poissons dans le fleuve et ses affluents ? Du fait de la diversité biologique, notamment dans les modes alimentaires, observée dans les deux ensembles faunistiques, cette répartition ne peut être liée aux seules caractéristiques actuelles (qualité des eaux, chaîne alimentaire, etc.)de ces deux environnements. Selon les spécialistes, les causes seraient à rechercher il y a quinze millions d’années (Miocène au Tertiaire)car, au regard de relevés fossiles des Serralsamidae - les plus anciens en Amérique du Sud datent d’il y a quinze millions d’années -, il apparaît que les deux groupes étaient différenciés dès le Miocène. En effet, les espèces («tambaqui», «pirapitinga»)auxquelles sont attribués les fossiles retrouvés sont toutes caractéristiques des eaux limoneuses du cours principal de l’Amazone. En revanche, parmi ces associations faunistiques fossiles, il n’a été identifié aucune des espèces présentes dans les eaux claires issues des massifs précambriens.

Les deux communautés de Serralsamidae, d’une part celles des eaux limoneuses originaires des Andes, d’autre part celle des eaux claires des affluents des plateaux précambriens, auraient donc évolué indépendamment l’une de l’autre depuis le Miocène. Cette répartition des espèces de part et d¹autre de la barrière que constitue actuellement le cours principal de l¹Amazone garderait ainsi la mémoire de l’organisation faunistique caractéristique du bassin amazonien à son origine.

Cette opposition entre l’Amazone et ses affluents ne se retrouve pas seulement dans la répartition des espèces. En effet, alors que les eaux du cours principal du fleuve présentent une biomasse plus importante - on en retire la plus grande partie des poissons pêchés dans le bassin amazonien -, elles présentent en revanche une diversité d¹espèces moindre que celle des affluents. Un constat d¹importance pour les politiques de conservation et de gestion du patrimoine aquatique dans cette région qui doivent tenir compte de cette complexité de la structure faunistique de l¹Amazone.

Mots-clés

recherche, poisson, espèce animale, pêche, énergie de la biomasse


, Brésil, Guyane Française, Amazonie

Notes

Cette fiche est reproduite ici intégralement, conformément à un accord entre la FPH et l’ORSTOM.

Contacter JEGU, Michel, Institut français de recherche scientifique pur le développement en coopération, laboratoire d’ichtyologie du Muséum d’histoire naturelle, Paris, tél. (33 1)40 79 37 42 ; fax. (33 1)40 79 37 71 ; e-mail : jegu@mnhn.fr

Publications:

-ODINETZ COLLART, Olga, JEGU, Michel, THATCHER, Vernon, SPRADA TAVARES, Aldaleia, «Les prairies aquatiques de l’Amazonie brésilienne», Orstom Actualités, n 49, 1996;

- JEGU, Michel, «Variation du niveau marin et distribution des poissons d’eau douce en Amazonie orientale», in Evolution des littoraux de Guyane et la zone Caraïbe méridionale pendant le quaternaire, ed. de l’Orstom, 1992;

- «Influencia das Alteraçoes climatica do quaternario sobre a distribuiçao et evoluçao dos peixes na Amazonia», Revista Brasileira de Genetica, vol. 15, n 1, avril 1992.

Source

Articles et dossiers

SABRIE,Marie Lise, ORSTOM=INSTITUT FRANCAIS DE RECHERCHE SCIENTIFIQUE POUR LE DEVELOPPEMENT EN COOPERATION in. Fiche d'actualité scientifique, 1996/09 (France), 22

ORSTOM (Institut Français de Recherche Scientifique pour le Développement en Coopération) - L’ORSTOM a été renommé en 1998. La nouvelle appellation de l’institut est IRD (Institut de recherche pour le développement). - France - www.ird.fr

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