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Population et agriculture au Burundi : fausses certitudes et vrais simplismes

Claire TARRIERE DIOP

03 / 1996

L’évolution de l’agriculture burundaise est marquée par une diminution de la superficie moyenne par exploitation, liée à la croissance démographique, accentuée par l’absence d’exode rural et par un système d’héritage au bénéfice de tous les fils. Ce morcellement des terres s’accompagne d’une part d’une disparition des périodes de jachère et des pâturages dans les régions les plus peuplées et d’autre part d’une intensification de l’agriculture par une multiplication des récoltes par parcelle et par an (intensification de la terre)et par un accroissement du nombre d’heures de travail par an et par superficie (intensification du travail). Cette intensification de l’agriculture permet de compenser la baisse de la superficie disponible, mais s’accompagne d’une baisse de la productivité du travail.

Une seconde évolution est l’insertion croissante des exploitations à l’économie de marché, favorisée par trois principaux facteurs : la réduction de la taille des exploitations entraîne une spécialisation dans la culture présentant un avantage comparatif dans la région, obligeant le producteur à acheter ce qu’il ne produit plus. Le développement des circuits commerciaux et la pression des autorités pour développer les cultures de rapport est aussi un facteur incitatif. Enfin, le revenu non agricole prend une place de plus en plus prépondérante dans le revenu des agriculteurs.

De nombreux travaux considèrent que l’atomisation des terres et la diminution de la superficie cultivée, résultats de la croissance de la population, seraient à l’origine de phénomène d’érosion, de baisse de la fertilité des sols, de carence nutritionnelle et de pénurie de bois.

Or, si on ne peut nier qu’il y ait à certaine époque et dans certaines régions des problèmes de satisfaction des besoins alimentaires, la variabilité temporelle et spatiale liée à l’extrême hétérogénéité du pays ainsi que les imprécisions liées aux méthodes d’estimation empêche de dégager une quelconque tendance sur le niveau nutritionnel.

De même, l’affirmation classique des effets de la pression démographique et de la persistance de techniques culturales archaïques sur la dégradation de la fertilité des sols et le phénomène d’érosion ne repose pas non plus sur des analyses ou des mesures permettant une évaluation quantitative du phénomène. Plusieurs indicateurs peuvent être utilisés pour argumenter une baisse de la fertilité des sols, mais qui tous ont des limites. Il est possible d’observer l’évolution des rendements, mais d’autres facteurs agissent sur la productivité. L’appréciation des agriculteurs va souvent dans le sens d’une baisse de la fertilité, mais est biaisée par le manque d’objectivité. On peut voir l’évolution des superficies consacrées aux cultures exigeantes par rapport aux cultures plus faciles; mais faute de données précises, la seule référence reste celle des chiffres de la production. L’argument le plus utilisé est celui de la disparition du bétail bovin qui constituait la principale source de fumure. Si cette tendance est bien réelle, on peut s’interroger quant à l’impact réel sur la baisse de la fertilité des sols et ceci pour deux raisons principales : le gros bétail a été remplacé par le petit, et il y a une amélioration de la gestion du petit bétail et de la matière organique. Enfin, un dernier argument est la baisse ou la suppression de la jachère. Or, le rôle de la jachère telle qu’elle était pratiquée peut être remise en cause, car il s’agissait souvent de jachère de trop courte durée pour générer de la fertilité, ou correspondait en fait à des réserves foncières non utilisées pour la culture. De plus, l’extension de la bananeraie a constitué une autre forme de jachère permettant une protection du sol et une augmentation de la fertilité.

Si le problème d’érosion des sols est le moins contestable, la bananeraie joue là aussi comme facteur de frein à l’érosion.

Le déboisement et la pénurie de bois de feu constituent deux autres menaces régulièrement mises en avant, alors que les agriculteurs burundais se sont rendus indépendants des ressources forestières en disparition, en plantant des arbres chez eux.

Comme pour la situation nutritionnelle, on ne peut, faute de données fiables et objectives affirmer une dégradation continue et générale des sols même si le phénomène a pu ou peut exister localement.

Dans l’état actuel des informations disponibles, on ne peut conclure que la taille de l’exploitation ait un effet sur la situation alimentaire du ménage, et ceci pour plusieurs raisons. La faible superficie est compensée par une intensification du travail et du sol. Les revenus non agricoles permettent de compléter le régime alimentaire par l’achat de vivres. Des enquêtes menées sur une grande échelle au Rwanda ont montré que plus la superficie de l’exploitation est faible, plus la quantité consommée est élevée.

L’impact de la croissance démographique et de la réduction des superficies qu’elle entraîne doit donc être relativisé. L’origine des problèmes d’érosion et de baisse de la production devant être cherchée ailleurs, en particulier dans la pression des autorités en faveur des cultures de rente.

Des solutions techniques aux différents problèmes existent, comme le montre leur utilisation pour les spéculations de rente (café, thé et coton)qui constituent les principales exportations du pays et donc la principale source de revenu de l’Etat. Par contre, les conditions d’appropriations des thèmes techniques pour les cultures vivrières et l’élevage n’ont jamais été favorables aux producteurs. L’incitation aux cultures de rente, peu rentables pour le producteur, s’est souvent faite de manière autoritaire et au détriment des cultures vivrières.

De même, la politique de reboisement par la création de grands domaines forestiers étatiques a augmenté la pression sur la terre, a diminué les zones de pâturage obligeant les éleveurs à diminuer leur cheptel et a limité le transfert de fertilité entre les pâturages et les champs cultivés.

Face aux commerçants, le rapport de force n’est pas non plus en la faveur des paysans, qui n’ont donc pas forcément intérêt à investir dans l’agriculture.

C’est donc dans un soucis de limitation des risques et de préservation de leur autonomie, que les paysans développent une stratégie de "repli", de "résistance passive". Mais la viabilité de cette "logique de subsistance" atteint ses limites sous la triple pression démographique, des autorités et du marché.

Mots-clés

marché agricole, fertilisation du sol, érosion, nutrition, croissance démographique, agriculture vivrière, agriculture d’exportation, élevage


, Burundi

Commentaire

Au Burundi, le maintien d’une situation alimentaire relativement satisfaisante jusqu’au années 80 a été possible grâce à la capacité d’adaptation des exploitations familiales, qui ont développé un système de production autour du bananier, et ceci malgré l’intervention de l’Etat.

La pression démographique est généralement mise en avant pour expliquer l’essoufflement actuel de ce système de production. L’auteur montre que ce schéma explicatif permet d’escamoter les relations oppressantes et sclérosantes qui existent (essentiellement à travers les cultures de rente)entre l’Etat et la paysannerie. Pour l’auteur, l’origine de la crise actuelle de l’agriculture burundaise est moins la croissance démographique que les conditions de production et de reproduction dans lesquelles les autorités burundaise ont maintenu l’agriculture pendant des années.

Notes

Colloque "Agriculture paysanne et question alimentaire", Chantilly, 20-23 février 1996.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

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