español   français   english   português

dph participe la coredem
fr.coredem.info

rechercher
...
dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

Agriculture familiale et agro-industrie

Le cas des petits et des moyens agriculteurs de canne a sucre de Simoca, Tucuman, Argentine

Ethel DEL POZO

03 / 1996

Dans le département de Simoca, le complexe agro-industriel sucrier de Tucuman concentre la demande de canne à sucre dans 16 raffineries, l’offre repose sur plus de 9000 agriculteurs qui se différencient part la taille des exploitations et par le niveau d’accumulation de capital.

Vers la fin du XVI siècle, les Jésuites ont cultivé pour la première fois la canne à sucre à Tucuman, ces cultures disparurent après leur expulsion. Dans la première moitié du XX siècle la culture de la canne est réintroduite. En 1876 est votée la première loi nationale sur la protection de l’agro-industrie sucrière et Tucuman est relié au Littoral par le Chemin de fer. L’ouverture de l’économie du pays aux marchés internationaux, en particulier au financier, eut comme résultat, entre autres, la mise en palace de lignes de crédit pour l’achat des produits manufacturés, les industries se suréquipent, les crises de surproduction se multiplient. Cette situation, qui entraîna un processus de concentration de terres et de capitaux, va se caractériser par l’indépendance physique entre les raffineries et les plantations.

C’est dans la nécessité d’avoir de la force de travail "fixe" dans la région qu’on trouve l’explication de l’origine de nombreux petits agriculteurs. L’origine des très petits agriculteurs (minifundios)n’est pas liée à la demande en canne à sucre des raffineries, mais plutôt à la demande en main d’oeuvre. Suite à la politique gouvernementale d’augmentation des salaires en 1950, les raffineries optèrent pour se libérer d’une partie de leurs terres, les anciens salariés industriels ou ruraux ont eu droit à une petite parcelle; fixés par la parcelle ses travailleurs constituaient un réservoir de main-d’oeuvre bon marché. C’est le processus souvent dénommé "recréation de la paysannerie".

La structure agraire de Tucuman se caractérise par la concentration/subdivision extrême de la terre: 51

des exploitations ayant jusqu’à 10 ha occupent 2

des terres, et 2

des exploitations ayant plus de 1000 ha occupent 59

des terres. La majorité des agriculteurs sont des propriétaires, les plus petits étant les plus nombreux. Le marché du travail agro-industriel favorise le travail saisonnier non qualifié, surtout à l’époque de la récolte de canne; ce marché est approvisionné davantage par les membres des groupes domestiques résidant dans des petites exploitations de la région ou des provinces voisines.

Suite aux nombreuses crises de surproduction, depuis 1966 les producteurs sont soumis à un système de quota (cupo)qui a été instauré par province et par agriculteurs. La commercialisation de la canne à sucre, jusqu’en 1985 était réglementée par une loi selon laquelle la raffinerie devait payer sur le champ 70

de la valeur de la canne livrée par l’agriculteur et les 30ù restant dans les 180 jours, ce qui n’était pas respecté. En 1985 on met en place la commercialisation par "maquila", les agriculteurs ont droit à 53 kg pour chaque tonne de canne livrée à la raffinerie. De cette manière la raffinerie est remplacé en tant qu’intermédiaire du payement de la matière première et restreint son pouvoir économique-financier dont une partie est transférée aux firmes de commercialisation crées par les agriculteurs. Les raffineries contestent ce système et font pression en élaborant de nouvelles stratégies. Il existent à Tucuman 39 coopératives regroupant 58

du total des agriculteurs de canne à sucre.

Le département de Simoca est une région marginale de l’activité sucrière, 77

de la population rurale vit sous le seuil de pauvreté. L’hétérogénéité des producteurs est avantageuse pour les plus grands agriculteurs, sur deux plan: a)sur le marché de la production où le prix est fixé par rapport aux coûts de production des petits et des moyens agriculteurs (pour leur garantir une rentabilité minimum), ce qui génère une rente différentielle qui est appropriée par les agriculteurs capitalistes qui produisent à moindre coût; b)sur le marché du travail, où les unités domestiques rurales semi-prolétarisées libèrent une force de travail qui profite aux moyens et grands agriculteurs qui trouvent ainsi une source de main d’oeuvre saisonnière bon marché. Donc, si la présence des unités domestiques rurales semi-prolétarisées est une condition pour la reproduction des agriculteurs capitalisés et capitalistes, cers derniers le sont aussi pour que la dite prolétarisation soit possible. En d’autres termes, chaque catégorie serait une condition pour la reproduction des autres.

La dérégulation de l’économie (décret 2204 de 1991)signifie pour l’activité sucrière la disparition du système de quotas, donc l’unification des marchés officiel et noir. Pour les grands producteurs cela signifie augmenter ses investissements en capital fixe en se mécanisant davantage. En principe, lors de la levée de l’exception pour l’activité sucrière dans le traité du MERCOSUR, ils seront en concurrence avec les grands agriculteurs brésiliens, réputés pour leur efficacité. Pour les raffineries la tendance sera à la concentration des capitaux où ceux qui sont déjà les plus concentrés seront les plus favorisés. Le capital agro-industriel de Tucuman sera aussi obligé d’être en concurrence non seulement avec celui des provinces de Salta et Jujuy, mais aussi avec l’agro-industrie sucrière brésilienne. Dans ce nouveau contexte, qui remplace celui qui se reproduisait depuis plus d’un siècle, l’avenir des petits et des petits-moyens agriculteurs est de plus en plus incertain, puisque la politique officielle qui maintenait la marginalité chez les petits et assurait l’accumulation chez les grands, n’est plus là pour les rassurer, les action de l’Etat se faisant de plus en plus rares.

Mots-clés

sucre, agriculture familiale, marché de l’emploi


, Argentine, Simoca, Tucumán

Commentaire

En conclusion, l’auteur signale que sans l’Etat régulateur et sans les quotas l’activité sucrière est livrée à la concurrence capitaliste sur le marché provincial et national, ce qui pénalise (voire fait disparaître)les petits agriculteurs mais aussi les petits-moyens producteurs. Les agriculteurs capitalistes ayant besoin d’être plus compétitifs auront tendance à se mécaniser davantage, donc ils réduiront leur demande en main d’oeuvre saisonnière. Certaines unités domestiques rurales capitalisées affectées aussi par cette nouvelle politique, seront obligées de renoncer à la culture de la canne à sucre, donc elles ne seront pas non plus demandeuses de main d’oeuvre. Les agriculteurs des unités domestiques rurales semi-prolétarisées, n’ayant plus d’avenir dans la campagne, emprunteront les voies déjà pratiquées dans le passé récent: les migrations en tant que force de travail non qualifiée, soit vers la capitale provinciale, soit vers la capitale du pays.

Notes

Colloque "Agriculture Paysanne et Question Alimentaire", Chantilly, 20-23 Février, 1996.

E.del Pozo est une ethnologue d’origine péruvienne qui a beaucoup travaillé sur les organisations paysannes et indigènes.

Source

Compte rendu de colloque, conférence, séminaire,…

BERMAN, Hugo

CECOD IEDES - 162 rue Saint Charles, 75015 Paris, FRANCE. Tel 33 (1) 45 58 48 99 - Fax 33 (1) 45 57 31 69 - France

contact plan du site mentions légales