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dialogues, propositions, histoires pour une citoyenneté mondiale

La reconstruction des organisations paysannes et indigènes en Amérique latine et le droit des peuples a se nourrir eux mêmes

Ethel DEL POZO

03 / 1996

La modernisation telle qu’elle est conçue dans les plans et programmes d’ajustement structurel, produit déjà de graves risques alimentaires et renforce la dépendance des pays ayant suivi cette voie de "modernisation". La croissance démographique dans le monde et la réduction des productions vivrières laissent envisager que le futur ne sera pas celui de l’abondance mais celui de la rareté. On estime que pour les seules céréales la demande globale des dix pays -Inde, Bangladesh, et Mexique parmi d’autres-, passera de 32 à 190 millions de tonnes. Qui les produira?, sur quelles terres, avec quelle eau?.

Or, la question de la production ne peut pas être séparée de celle de la consommation, de celle de l’accès aux aliments. Si en termes absolus globaux, la demande est et sera en augmentation, en termes réels, cette demande est de moins en moins solvable à cause de l’augmentation de la pauvreté. Selon la CEPAL, l’Amérique Latine est la région du monde où les inégalités sociales sont les plus graves: 40% de la richesse appartient à 10% de la population . Le problème de la production et de l’accès aux aliments est devenu et sera dans le troisième millénaire, un problème de société, un enjeu planétaire qui ne peut pas être, qui ne doit pas être traité simplement dans le cadre des échanges commerciaux et de la mondialisation des économies et des marchés, même si cette donne est aujourd’hui incontournable.

Les dictatures parties, la demande de démocratie de la population latino-américaine tend à s’exprimer plus en termes d’égalité que de liberté. Egalité de traitement face à la loi, égalité de chances sans discrimination des origines sociaux, de race, religion ou culture, égalité d’accès à l’éducation et à la santé, égalité d’accès aux instruments d’appui économique et juridiques pour pouvoir être présents sur les marchés à chance égale...Démocratie politique doit rimer avec démocratie économique, sociale et culturelle. L’insertion dans le marché international renforce certes la demande d’équité, mais de l’avis de certains experts, l’équité ne peut pas être possible sans augmenter la productivité qu’exige à son tour le développement de l’éducation et la diffusion du progrès technique . Si l’on peut partager cet avis, à l’heure où l’Etat abandonne ses fonctions en faveur du secteur prive, on ne peut que rester sceptique quant à la volonté du pouvoir public pour créer ce que l’on pourrait appeler une infrastructure démocratique.

Or, le constat de l’évolution parallèle de l’abandon de la petite agriculture et de l’augmentation de la pauvreté en Amérique Latine, réclame avec urgence une révision de son rôle dans la société. L’agriculture en général et la petite agriculture vivrière en particulier, ne peuvent pas être traités comme les autres secteurs productifs tel que cela l’a été souvent. Activité à haut risque à cause des variations climatiques, l’agriculture est aussi et surtout un élément structurant des équilibres économiques, démographiques, écologiques et culturels dont a besoin un véritable développement durable. Fixer la population rurale et les paysans à la campagne en leur donnant les moyens de pouvoir vivre et travailler dans des conditions décentes, est finalement un enjeu politique. Une meilleure distribution de la richesse nationale et de l’emploi, une meilleure répartition démographique sur le territoire, une agriculture assurant un minium de sécurité alimentaire pour le pays, sont synonymes d’une stabilité sociale et politique dont le développement économique ne peut pas se passer ne serait ce que pour "attirer les investissements".

L’analyse du coût économique des désordres sociaux et politiques devrait donner lieu, non pas à la mise en place de mesures de gestion de l’exclusion ou de "filets de sécurité", mais à de véritables politiques différenciées plus favorables aux petits producteurs agricoles et aux zones rurales. Une discrimination positive s’impose. Les organisations paysannes et indigènes peuvent jouer encore un rôle important dans ce changement à condition de sortir des simples revendications agricoles et de se situer dans la complexité actuelle des interactions sociales et internationales. La reconstruction de leur identité comme acteurs sociaux collectifs enracinés dans un territoire et dans une culture, ne peut plus faire l’économie de leur positionnement dans un société nationale de plus en plus en interaction et en concurrence avec le reste du monde.

Si la fonction nourricière des paysans reste toujours importante, leur fonction structurante des équilibres économiques et démographiques entre la ville et la campagne, des territoires et de l’environnement le sera davantage dans les années à venir. La société a besoin des paysans pour se reproduire et la recherche de l’équilibre est propre à l’espèce humaine; c’est une justification d’intérêt national et mondiale. La question est de savoir si nous continuerons à chercher une reproduction par groupe ethnique, par race, par religion, par pays, par régions géographiques... ou si nous aurons la capacité et le bon sens de penser à une reproduction de l’espèce humaine à niveau de la planète toute entière. Si au cours des derniers millénaires nous avons perdu beaucoup de poils, si nous nous sommes mis debout, si nous sommes allés même voir ce qui se passe sur la lune, la sauvagerie des guerres actuelles en Europe (ex-yougoslavie)ou en Afrique (Rwanda)ne nous rappelle-t-elle pas notre animalité primitive?. Problème de la nature humaine?, problème de culture?...Sera-t-on capable de substituer au dernier "équilibre de la terreur" un équilibre basé sur notre intérêt à vivre ensemble "notre futur commun"?.

Certes, les "incantations" sont nombreuses et tant mieux. C’ est seulement en situant la petite agriculture familiale et/ou vivrière dans le cadre d’un projet de société et en élargissant leurs alliances que les organisations paysannes et indigènes pourront récupérer leur légitimité et participer à la construction d’un consensus social et politique favorables. Compte tenue de la mondialisation des échanges et de la pauvreté, il ne s’agit plus simplement de s’y opposer mais surtout de proposer. Il s’agit de savoir ce qui relève des fonctions de l’Etat et ce qui relève du secteur privé, il s’agit de savoir ce que chaque pays veut protéger et ce qu’il veut ou peut mettre sur le marché, il s’agit d’établir un contrat entre la paysannerie, l’Etat et la société qui ait comme argument fondateur le droit des peuples à se nourrir eux mêmes. L’intelligence du bons sens humain l’emportera-t-il sur l’intelligence "artificielle" ou "virtuelle" le prochain millénaire?.

Mots-clés

organisation paysanne, paupérisation, pauvreté, souveraineté alimentaire, démocratie


, Amérique Latine

Commentaire

En ce qui concerne la restructuration des organisations, l’auteur traite en particulier les questions de leur identité, de la proximité et du quotidien, de la gestion de la diversité, du support ethnique et/ou culturel, de la légitimité de la fonction de médiation/représentation. A propos du droit des peuples à se nourrir eux mêmes, les points traités sont: la démocratie et sécurité alimentaire dans leurs concepts et pratiques, la relation entre patrimoine, production, alimentation et santé et finalement de la nécessité d’un contrat entre paysannerie, Etat et société.

Notes

Colloque "Agriculture Paysanne et Question Alimentaire", Chantilly, 20 - 23 Février, 1996.

E.del Pozo est une ethnologue d’origine péruvienne qui a beaucoup travaillé sur les organisations paysannes et indigènes.

Source

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